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Billet de blog 19 janv. 2021

Les victimes témoignent: apprenons à les écouter

« Sous mes yeux, le récit d’un inceste. Et l’enquête s’est arrêtée ». Par ces mots, la juriste Camille Kouchner dévoile une réalité qu’affronte la majorité des victimes de violences intrafamiliales. Ayant été témoin de bien des retournements de procédure, je décris ici des mécanismes par lesquels la parole des victimes est renvoyée au silence ou est même retournée contre elles.

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 « L’enquête s’est arrêtée. Sous mes yeux, le récit d’un inceste. Et l’enquête s’est arrêtée. Police partout, justice nulle part. Pas la peine de me le rappeler ».

Camille Kouchner, Familia Grande, 2021, page184.

Constaté par tant de victimes et de professionnel-le-s, ce phénomène est particulièrement frappant dans le champ des violences intrafamiliales. Je propose dans cette série de petits articles quelques éléments de réflexion et des pistes de lecture pour alimenter le débat qu’a relancé la juriste Camille Kouchner avec tant de finesse et d’humanité.

Commençons, à rebours, par deux moments de la procédure : les poursuites judiciaires et l'examen psychologique.

Quand le cri est plus fort que le silence.

La parole des victimes « se libère » dans les médias sur les violences commises au sein de relations présumées insoupçonnables (relation de couple, lien filial, relation mentorale impliquant un-e mineur-e). Flavie Flament, Sandrine Rousseau, Adélaïde Bon, Adèle Haenel, Sarah Abitbol, Vanessa Springora, Agnès Jaoui, Camille Kouchner ont mobilisé leur puissance personnelle, leur excellence professionnelle et leur aura sociale, bravant le risque du lynchage médiatique ou de revers judiciaire, pour fissurer la « conspiration des oreilles bouchées » (Carole Roussopoulos, 1988).

Des journalistes mettent au service des victimes leurs méthodes d’investigation quand les faits s’effacent devant la prescription ou l’exigence paradoxale de « preuves » toujours autres que celles qui existent, ignorées faute de formation spécialisée (Faustine Vincent et Clémence Duneau pour Le Monde ; Marine Turchi et Lenaïg Bredoux pour Mediapart ; Charlotte Pudlowski pour Louie Media).

Des concepts peuvent enfin émerger dans le débat public pour éclairer les  effets psychiques dévastateurs de ces violences : emprise, psycho-traumatisme, amnésie ou mémoire traumatique, stress post-traumatique complexe, influence psychique de l’agresseur (Judith Herman, 1992 ; Françoise Sironi, 1999 ; Muriel Salmona, 2013).

Longtemps mal nommés donc mal traités, les ressorts de la domination intime se décryptent de mieux en mieux, au moins au plan interpersonnel. De tracts en livre évènement, d’hashtags en auditions au Sénat, la crédibilité change de camp, l’incrédulité change d’objet.

À chaque vague de témoignages publics, les personnes engagées auprès des victimes (militantes, professionnelles, élues, etc.) espèrent ... les entendra-t-on ? Et très vite l’inquiétude : Qui leur répondra ? Les poursuites pour diffamation se déclenchent plus vite que celles pour viol.

Un silence plus épais que des centaines de milliers de dossiers.

De la libération de la parole à la libération des personnes, le chemin n’est ni direct ni facile. Avant ces prises de parole publiques, aujourd’hui avec elles à leurs côtés, des milliers de femmes et d’enfants « ont parlé » et continuent de le faire. Contrairement aux idées reçues, les victimes parlent. Ce n’est pas leur silence qui rend la justice muette. Ce sont les agresseurs qui parlent plus haut, plus fort, à tous les niveaux : ils font silence - mutismes de fascination, de sidération ou de peur.

De même, le silence n’est pas un phénomène purement psychologique, dérivé automatiquement de la honte, elle-même inspirée mécaniquement par les faits. Nous y reviendrons, le silence de la victime est le résultat d’une stratégie de l’agresseur. Comme on mettrait au cachot, les agresseurs mettent au silence les victimes, car elles sont les témoins clés dans la procédure.

Regardons d'abord « les chiffres » (du Ministère de l’Intérieur et d’enquêtes auprès des victimes : IVSEA, 2014 ; Mémoire Traumatique et Victimologie et IPSOS, octobre 2019), afin de comprendre que le silence n’est pas un réflexe spontané mais le reflet d’une réalité judiciaire assez dissuasive.

Si moins d’une victime sur cinq porte plainte, ce sont quand même environ 201 000 femmes qui, chaque année,  déclarent des violences conjugales. La majorité de ces déclarations font l’objet de classements sans suite. Les crimes sont le plus souvent déqualifiés et poursuivis devant le tribunal correctionnel. Silence est fait, donc, sur des crimes.

On sait que 80% des enfants sont présents au moment de ces faits. Mais après la séparation des parents, ils ne sont pas reconnus victimes par les juges et les droits du père ne sont presque jamais évalués au regard du risque de reprise des violences. Les enfants retournent ainsi un week-end sur deux ou la moitié du temps dans le monde du silence, un silence hanté (Édouard Durand et Ernestine Ronai, 2017).

83 000 femmes adultes déclarent chaque année des faits de viol ou de tentative de viol en France. Si seulement 10% d’entre elles portent plainte, la majorité des viols (des crimes) sont correctionnalisés, et seulement 10% de ces plaintes aboutissent à une condamnation. « Absence d’infraction » lit-on sur les courriers informant du classement sans suites. Après des années de descente aux enfers, des mois de récits traumatisants à une dizaine de professionnels, la victime est renvoyée à un silence hanté par une formule inconcevable.

Il est en outre un fait que l’on oublie trop souvent : la majorité des victimes de violences sexuelles sont des mineur-e-s, le plus souvent de moins de 10 ans. 94% des agresseurs sont des hommes ou garçons proches de l’enfant. Il n’y a plainte que dans 10% des cas. Mais 74% sont classés sans suite, les crimes sont souvent déqualifiées en « atteinte sexuelle », chef d’inculpation qui fait revenir, par la petite porte, la notion de consentement. Retour du bâillon imposé à l’enfant quand l’agresseur lui martelait : « c’est ce que tu veux ? Dis que tu le veux ».

« Parole contre parole » : une expression fumigène

L’autre motif classique de classement sans suites est le suivant : « infraction insuffisamment caractérisée ». Sort alors, comme un diable de sa boîte, l’expression fatale : « c’est la parole de l’un contre celle de l’autre ».

Le pouvoir de nommer

Traversons la fumée de mauvaise foi pour retrouver ce qui a été perdu en chemin : les faits et les preuves. Limitons-nous ici à la preuve immédiatement observable, celle que la victime porte sur elle, même après s’être énergiquement lavée, même des décennies après les faits : le trauma. (oui, un crime laisse des traces sur la personne qui y a survécu).

Les victimes qui atteignent le stade de l’investigation (enquête civile ou pénale, expertise, etc.) peuvent se heurter au manque de formation de l’interlocuteur. L’attitude la plus commune est la cécité. On peut être frappée de stupeur face au ton de certains rapports dans des dossiers pourtant d’une gravité dramatique : « enfant enjouée, vive, elle investit bien l’école » ; « la patiente ne présente aucun trouble ; elle évoque ses appréhensions à l’idée que sa fille parte en vacances avec son papa ».

Mais la réaction la plus préjudiciable est le retournement des symptômes contre les patient-e-s. Les symptômes les plus caractéristiques deviennent des preuves à charge : la dissociation de la victime est interprétée comme une indifférence aux faits allégués, et paradoxalement « prouverait » l’absence de préjudice ou l’innocuité des actes dénoncés ; l’amnésie traumatique est tenue pour une manœuvre grossière de dissimulation, quand le retour de la mémoire traumatique serait pure fabulation opportuniste ; les conduites à risque (dissociantes), pourtant facteur de danger, sont perçues comme des provocations ou une « répétition » dont le sujet tirerait « bénéfice » (on précise « inconscient », pour clore le débat) ; l’hypervigilance est tenue pour une forme de paranoïa, rendant le sujet prompt à la sur-interprétation et à l’accusation ; le discours haché, marqué par les effets de la mémoire traumatique,  apparaît comme un manque d’assurance qui trahit à n'en pas douter d’obscurs motifs ; l’envahissement de l’esprit de l’enfant ou de la femme par la pensée de l’agresseur, signe majeur d’emprise et donc facteur de risque, sert de prétexte pour les accuser de complicité, voire d’être « comme lui, et même pires que lui ! » ; les impacts somatiques du stress physiologique sont encore parfois qualifiés de « conversion hystérique », l’attitude de théâtre d’une malade imaginaire tourmentée par un « conflit psychique », souvent jugé - comble d’injustice - sexuel.

Le raisonnement ici repose sur une erreur, le biais de confirmation, et peut aller jusqu’à se faire l'écho des prédictions de l’agresseur (nous y reviendrons). Les interventions professionnelles alors se transforment en véritable interrogatoire à charge, dont la violence constitue un second choc pour les victimes. Il suffirait pourtant de former les professionnel-le-s des secteurs de la protection de l'enfance, la santé, la police et la justice, à reconnaître les symptômes des victimes, leurs propres réactions (classiques) défensives face aux personnes maltraitées ou torturées, et les biais sexistes et misopédiques dans l’écoute des femmes et des enfants (Judith Herman, 1992 ; Françoise Sironi, 1999 ; Bessel van der Kolk, 2014 ; Muriel Salmona, 2015; 2017 ; 2018). Seulement ainsi des preuves médico-légales ne seront plus effacées.

 *

Il arrive que les victimes abattent ces obstacles. Car, rappelons-le, pour survivre, les « affranchies » de ces violences (selon la belle formulation de Camille Kouchner) sont devenues expertes dans les arts de l’esquive, du retrait, de la résistance, de l’analyse immédiate et patiente de l’autre et de ses armes tordues, de l’anticipation et, en dernier ressort, de la renaissance après l’horreur. Elles ont bien souvent cet art philosophal de transformer le plomb de la catastrophe en or de la joie, en souffle du corps ou en cristal de l’esprit. Parfois leur propos est tout simplement limpide - sur leur symptôme, ses causes, les logiques des violences ainsi que leurs attentes. Il nous suffit de le entendre, et pour cela, savoir écouter. 

Essayons de maintenir ensemble cette porte entrebâillée sur l’inaudible, celle que quelques grandes voix ont réussi à (r)ouvrir. On ne peut qu’être émerveillé-e devant la beauté et le courage qu’elles incarnent. Mais n’oublions pas d’agir. Chaque jour, des "fugitives-fs" se voient imposer le silence, la violence et l’impuissance. Il nous appartient de faire en sorte que leurs paroles, trop longtemps étouffées, soient entendues, et, à terme on l'espère, rétablies dans leur statut d’élément de preuve dans les procédures pénales ou les demandes de réparation devant la juridiction civile.

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