Un silence lourd de sens. Le cerveau blessé par les violences.

Parmi les choses que l’on ne sait pas écouter ni déceler figurent les dommages neurologiques causés par les violences intrafamiliales. Ce type de préjudice échappe souvent à la conscience du sujet. Les victimes s’en plaignent donc rarement. Il revient aux professionnel-le-s de savoir reconnaitre cette souffrance, le plus précocement possible.

Dans le cadre de cet article, je souhaite mettre en lumière un type de préjudice : les dommages neurologiques, qui, échappant à la conscience du sujet, ne peuvent faire l’objet d’une plainte articulée de la part de la/du patient-e. Nous devrions tou-te-s intégrer ce champ de connaissances à nos pratiques, quelle que soit notre formation (psychologue clinicienne, éducatrice, enquêtrice sociale, magistrate, avocate, et surtout experte auprès des tribunaux), afin d’intervenir à notre niveau le plus tôt et le mieux possible.

Je souhaite présenter ici un résumé argumenté du document “Understanding the Effects  of Maltreatment on Brain Development”, (2001; 2015), une information pour la Protection de l’Enfance (Child Welfare Information Gateway) produite produite par une équipe de chercheuses-rs pour le département de la santé et des services des États Unis (U.S. Department of Health and Human Services). Ses auteur-e-s exposent les résultats d’années de recherches internationales concernant les impacts neurologiques, biologiques et comportementaux des mauvais traitements infligés aux enfants, notamment la négligence et les violences intrafamiliales commises peu avant et après leur naissance.

L’objet de cet article est d’ajouter des pistes de lecture à l’extraordinaire travail de la psychiatre Muriel Salmona qui appelle depuis des années en France à une mobilisation collective auprès des enfants maltraité-e-s. Établissant les mêmes constats, elle insiste sur l’effet traumatique décuplé des violences sexuelles (2015, 2016).

Le stress toxique.

Les auteur-e-s rappellent qu’il existe une dose et une nature de stress toxique pour le cerveau. Elles-ils distinguent entre :

* Le stress « positif» (préférons normatif) qui est un stimulus modéré associé aux étapes de la vie (exemple donné : entrée à la maternelle, examen). Ce stress est régulé individuellement par l’accompagnement émotionnel et intellectuel d’un adulte (souvent la mère, durant les premières années).

* Le stress « tolérable» (plutôt résorbable) est un pic qui pourrait être dommageable pour le cerveau si, d’une part, il était répété et, d’autre part, si le choc n’était pas absorbé par des fonctions internes (et externes) de protection et de réparation (exemple : deuil d’un proche).

* Enfin, le « stress toxique» qui implique une activation forte, fréquente, prolongée, du système d’alarme du corps qui, par sa nature (violence, surtout si elle est intentionnelle) et sa quantité (fréquence, systématicité), détruit ou paralyse les systèmes de protection et de réparation.

Les logiques du développement cérébral imposent des interventions précoces.

Les auteur-e-s soulignent les logiques suivantes :

> le principe de croissance des structures cérébrales, partant de structures réflexes et évoluant vers des formes complexes régulées par le feedback et l’inhibition ;

 > l’existence de « fenêtres d’ouverture » du cerveau à certains apprentissages spécifiques. Cela fait de certains âges des « périodes charnières » au-delà desquelles la résilience est très difficile : période fœtale, 0-3 ans et adolescence ;

> ces fenêtres d’ouvertures sont proches des périodes « d’élagage synaptique » (Synaptic Pruning) dans la petite enfance (3 ans) et à l’adolescence. Elles constituent des périodes très sensibles dans la structuration définitive du cerveau, car il élimine alors ses circuits non utilisés pour privilégier les plus utilisés (habitudes, comportements répétés...) ;

> la « plasticité cérébrale » offre au cerveau du nouveau-né une possibilité infinie d’ouverture aux apprentissages, qui peu à peu va se réduire (jusqu’à la fin de l’adolescence) sous l’influence du principe de « spécification » ou de spécialisation des structures, pour aboutir à une structure où seuls les circuits neurologiques les plus sollicités ont survécu aux remaniements cérébraux de l’enfance et de l’adolescence. Ceci explique l’influence centrale de l’environnement précoce dans le développement des structures neurologiques de l’esprit humain.

On le perçoit dans ce document, la perte de chance qui découle de maltraitances est d’autant plus considérable que les violences sont commises au début de la vie de l’enfant et/ou durant les périodes charnières. En effet, ils affectent alors le cerveau dans ses fonctions de base ou au moment de sa réorganisation structurelle. On peut ajouter : cette perte est encore plus grande si les faits sont perpétrés par des personnes dont le rôle auprès de l’enfant est de veiller à son développement. Ceci explique lextrême gravité des séquelles des violences par inceste ou du « betrayal trauma », un concept développé par la psychologue nord-américaine Jennifer Freyd, (1996; 2001).

Les impacts neurologiques sur quelques structures cérébrales.

Citons quelques structures cérébrales particulièrement endommagées dans ces contextes.

Le développement de l’hippocampe commence intra utero, et les violences conjugales (verbales, psychologiques, sexuelles ou physiques) contre la mère sont connues pour provoquer une atrophie de cette zone cérébrale, entraînant des troubles de la mémoire, des apprentissages, et de la régulation du cortisol (hormone de base dans la réponse au stress).

Le développement du corps calleux et du cervelet est entravé par les violences. Le corps calleux est un « pont » entre les hémisphères, permettant la coordination des fonctions intellectuelles primordiales (synthèse, interprétation de l’information, action). Plus il est développé, plus l’esprit de l’enfant est vif et lui permet d’acquérir des compétences. Le cervelet contrôle l'équilibre, coordonne le tonus postural et les mouvements volontaires. Un dysfonctionnement à son niveau se révèle, par exemple, par une activité motrice imprécise ou mal synchronisée.

Les violences ou négligences peuvent aussi affecter le développement ou l’organisation du cortex préfrontal. Ici les conséquences touchent aux hautes fonctions cérébrales : planification de tâches, résolution de problèmes, mémoire de travail, attention ou inhibition des comportements impulsifs ou inadaptés, modulation des réponses au stress, pensée abstraite. Le cortex préfrontal est impliqué dans une fonction cérébrale très importante : la création et la régulation des sentiments pro-sociaux comme l’empathie (émotionnelle et cognitive), la compassion, la culpabilité, la honte, l’amour.

Les enfants ayant subi des violences précoces peuvent développer d’autres troubles neurologiques cérébraux: une activité électrique plus faible dans le cerveau ; un métabolisme cérébral affaibli ; des connexions frustres entre les zones cérébrales impliquées dans l’intégration de l’information  complexe ; des dysfonctionnements dans le circuit de l’adrénaline.

De 0 à 24 mois, ce sont les structures impliquées dans lattachement qui risquent le plus d’être endommagées. Or les capacités dattachement constituent le fondement psychique de lindividu dans sa perception de soi et sa relation aux autres, c'est-à-dire simplement dans sa survie.

 

brain-injury

 

Il est urgent de nous former.

Les auteur-e-s citent une dizaine de séquelles cliniques graves des violences précoces : troubles de lattachement, perturbations de la mémoire de travail, de la mémoire biographique, de la régulation de la peur, de l’identification du danger, perte de capacités dapprentissage, anesthésie émotionnelle, troubles du comportement et de lajustement social. S’y ajoutent le dysfonctionnement des organes impliqués dans la régulation du stress ou des fonctions vitales (parmi lesquels la thyroïde, les glandes surrénales, les glandes pituitaire et pinéale), des altérations épigénétiques (qui menacent lavenir de la génération suivante), des troubles émotionnels (dépression, anxiété), des troubles du langage ou des troubles addictifs (en lien avec une altération du circuit de récompense).

Autant de dommages réversibles si l’enfant est protegé-e rapidement et soigné-e.

Les personnes qui se destinent aux métiers d’enquête, d’expertise, d’écoute ou de protection de l’enfance devraient pouvoir bénéficier d’informations précises sur ces enjeux dès leur formation universitaire. Un tel enrichissement de la formation permettrait d’éviter des situations dans lesquelles, par exemple, un enfant dont le cerveau a été blessé par la violence est décrit comme « maladroit-e », « tête en l’air », « arrogant-e », « peste », « miss parfaite », « enfant difficile », « enfant tyran », « un peu lent-e », « paresseux-se ». Une meilleure connaissance des dommages neurologiques permettrait de proposer, en lieu et place de ces jugements, une écoute empathique, documentée qui ouvrira la voie, pour l’enfant-victime, à un parcours de protection ou de soins.

 

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Bibliographie indicative :  

Article resumé : “Understanding effect of maltreatment on brain development”, 2015. (« Comprendre les effets des maltraitantes sur le développement cérébral »). ACCÈS : https://www.childwelfare.gov/pubPDFs/brain_development.pdf  en sa version actualisée 2015. (https://www.childwelfare.gov/pubPDFs/earlybrain.pdf version 2001).

Enquête IVSEA : « Impact des violences sexuelles de lenfance à l’âge adulte », 2014, menée par lassociation Mémoire Traumatique et Victimologie.  

FREYD Jennifer : Betrayal Trauma: the logic of forgetting childhood abuse. 1996.  

FREYD Jennifer et Ann DEPRINCE : Trauma and Cognitive Science. 2001.  

HERMAN Judith : Trauma and Recovery: The Aftermath of Violence--From Domestic Abuse to Political Terror. 1992.

LEVINE Peter & Maggie KLINE : Trauma Through a Childs Eyes: Awakening the Ordinary Miracle of Healing, 2006.

PERVANIDOU Panagiota, Gerasimos Makris, George Chrousos, and Agorastos Agorastos : « Early Life Stress and Pediatric Posttraumatic Stress Disorder ». Brain Sci. 2020 Mar; 10(3): 169. 

SALMONA Muriel, 2015 : « Reconnaître les conséquences psychotraumatismes sur les enfants ».

SALMONA Muriel : Châtiments corporels et violences éducatives-Pourquoi il faut les interdire en 20 questions réponses. 2016. Paris. Dunod.

Van der KOLK Bessel : The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Transformation of Trauma. 2014. Traduction française aux Éditions Albin Michel, 2018.

Van der KOLK Bessel : « Posttraumatic stress disorder and the nature of trauma », 2000. Dialogues Clin Neurosci. 2000 Mar; 2(1): 7–22. 

Van der KOLK : « The neurobiology of childhood trauma and abuse ». Child Adolescent Psychiatric Clinics (2003) 293–317. https://therapeuticcare.ie/wp-content/uploads/2019/05/The-neurobiology-of-childhood-trauma-and-abuse.pdf

Rachel YEHUDA, Psychobiology of post-traumatic stress disorders: A decade of progress, 2006:1071: Malden: Blackwell Publishing, UK. pp. 277-93.

YEHUDA RACHEL. « Understanding PTSD and resilience », UNM Department of Psychiatry “We need to talk”, conférence tenue le 28/10/2016.

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