A Tbilissi, l’Opéra occupe une place de choix sur l’Avenue Roustavéli, la principale artère de la capitale géorgienne. Construit à la fin du XIXe siècle, dans le plus pur style mauresque, le bâtiment a l’air flambant neuf. Un peu plus loin, le conservatoire vient de recevoir 78 pianos Steinway, achetés par le Ministère de la culture. Comment expliquer tant de splendeur dans un pays où le revenu moyen plafonne à 324 euros ? David Sakvarelidze, qui a été le directeur de l’Opéra de 2004 à 2013 et dirige aujourd’hui le festival de Tsinandali, le sait bien : la culture est en Géorgie un moyen de faire de la politique. « Les théâtres et salles de spectacle sont désormais entièrement rénovés », dit-il.
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Pour cela, 40 millions d’euros seraient sortis de la poche du milliardaire Bidzina Ivanichvili, soupçonné de tirer toutes les ficelles politiques de Géorgie sans occuper de poste officiel. Lorsqu’il nous avait reçus à son domicile sur les hauteurs de Tbilissi, entouré de tableaux d’Egon Schiele et d’Andy Warhol, l’oligarque accusé de soutenir la Russie, pays auquel il doit sa fortune, expliquait en souriant que « l’Etat géorgien n’a pas assez de moyens pour financer seul la culture. C’est donc avec l’argent de ma propre fondation que je subventionne ce secteur ». Il aurait même un temps versé directement les salaires des chanteurs et musiciens de l’Opéra.
La star Khatia
Avant lui, l’ancien président Mikheïl Saakachvili, aujourd’hui en prison dans son propre pays, avait, lui aussi, misé sur la culture. De manière ostentatoire, avec l’invitation dans le pays de stars comme Sting ou Andrea Boccelli. Le jeune homme porté au pouvoir par la « révolution des roses » de 2003 avait en outre noué un lien étroit avec la pianiste Khatia Buniatishvili, devenue l’une des musiciennes classiques géorgiennes les plus célèbres, adulée de New York à Tokyo pour ses interprétations de Liszt ou Chopin qui détonnent par leur liberté de phrasé et leur énergie irrésistible.
Cette enfant prodige, qui a commencé l’étude du piano à trois ans et se produisait déjà à six ans avec l’Orchestre de chambre de Tbilissi, a ainsi joué pour des événements officiels de la présidence Saakachvili, comme l’inauguration de la station balnéaire d’Anaklia, sorte de mini Dubaï sur les bords de la mer Noire.
Triste, et tellement joyeuse
La culture musicale de la Géorgie vient du Moyen Age. A cette époque se développent des polyphonies complexes, allant jusqu’à sept voix, quand l’écriture des autres pays se limite au mieux à quatre voix. Cette tradition chorale liée à l’Eglise orthodoxe s’est poursuivie au fil des siècles. La musique traditionnelle profane s’est elle aussi développée, avec la présence d’instruments spécifiques comme le duduk, que l’on retrouve notamment en Arménie. Par ses influences, la Géorgie se situe musicalement à la croisée entre l’Asie et l’Europe.
Mais surtout, ce pays est aujourd’hui d’une immense richesse sur le plan de la musique classique. La violoniste Lisa Batiashvili est ainsi l’une des plus convoitées au monde. A Paris, au festival « Un Week-end à l’Est », elle se produira aux côtés du pianiste Giorgi Gigashvili. « Nous jouerons des sonates de César Franck et Mendelssohn, mais aussi des pièces de compositeurs géorgiens, notamment de Giya Kancheli, nous explique ce dernier. La musique géorgienne est à notre image : elle peut être au même moment très triste et extrêmement joyeuse ! ». Giorgi Gigashvili a bénéficié de l’aide de la Fondation mise en place par Lisa Batiashvili pour soutenir les jeunes musiciens géorgiens.
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Au Conservatoire de Tbilissi, on découvre l’apprentissage particulier qu’y reçoivent les jeunes musiciens. Cohabitent là des enseignants formés à Moscou ou Saint-Pétersbourg pendant l’époque communiste, reproduisant les méthodes russes (vibrato large, jeu dans la corde), et des professeurs plus jeunes formés en Europe occidentale, au style plus analytique et transparent.
Musique dans les vignes
En Géorgie, la scène musicale ne se limite pas à la capitale. Chaque été se déroule à l’est le festival de Tsinandali. Cette manifestation très importante a créé son propre orchestre, le Pan-Caucasian Youth Orchestra, qui réunit des musiciens originaires d’Arménie, Azerbaïdjan, d’Ukraine ou de Turquie… Une gageure dans une région en proie à de violents conflits. « La Géorgie a un vrai rôle à jouer à travers ce festival. C’est l’endroit où des jeunes originaires de tous ces pays peuvent venir en paix pour imaginer leur futur », se félicite David Sakvarelidze, fier d’avoir réussi à faire venir un musicien du Turkménistan, l’une des dictatures les plus fermées au monde.
L’événement est entièrement financé par des philanthropes ; ces derniers comptent sur la culture pour accompagner l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. « C’est mon rêve le plus fort », nous dit Giorgi Gigashvili. La jeune génération de musiciens géorgiens rêve de faire carrière en Allemagne ou en France. Ils sont nombreux à en discuter chaque été au cœur du vignoble de Tsinandali. L’un d’eux donne sa propre explication de la ichesse musicale géorgienne : « le vin est né en Géorgie, dit-il. Et quand on boit, on aime chanter et danser ».
Article paru dans le journal du festival, La Gazette de l'Est
Retrouvez les concerts de la violoniste Lisa Batiashvili et du pianiste Giorgi Gigashvili à la 7e édition du festival "Un Week-end à l’Est".
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- Lisa Batiashvili & Giorgi Gigashvili en concert
Vendredi 24 novembre à 20h30, à l'Église de Saint-Germain-des-Prés (Paris 6e)
Lundi 27 novembre à 20h, au théâtre de l’Odéon (Paris 6e). Khatia Buniatishvili participera au débat de clôture.