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Billet de blog 27 oct. 2017

Prix Sakharov 2017: derrière la honte, des objectifs

Le prix Sakharov 2017 a été décerné à "l'opposition démocratique au Venezuela", plus précisément à l'Assemblée Nationale et aux "prisonniers politiques", avec en tête, Leopoldo Lopez. Mais ces gens sont-ils vraiment dignes de recevoir un prix pour leur supposée "liberté d'esprit"? La récompense ne cache-t-elle pas des objectifs dissimulés (ou presque) de l'UE vis-à-vis du Venezuela?

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C'est officiel, le prix que remet chaque année le Parlement Européen à ceux qui sont censés lutter pour les droits de l'homme, a été décerné à "l'opposition démocratique au Venezuela". Par "opposition démocratique", l'Union Européenne entend "Assemblée Nationale", à travers son président Julio Borges, à qui on remettra peut-être le prix en décembre1, et "prisonniers politiques", ceux figurants sur la liste de l'ONG Foro Penal Venezolano, avec entre autres des personnes comme Leopoldo Lopez ou Antonio Ledezma.

Parlement Européen à Strasbourg

Les personnes et organisations mentionnées par le Parlement Européen pour ce prix sont malheureusement très loin de lutter pour les droits de l'homme, et encore moins d'être "libres d'esprit". Qui sont-ils réellement?

L'Assemblée Nationale et son président Julio Borges

En premier lieu, on considère comme "opposition démocratique" l'Assemblée Nationale vénézuélienne. Il serait bon de rappeler au président du Parlement Européen Antonio Tajani, qui a exprimé son "soutien sans limites à l’Assemblée nationale vénézuélienne démocratiquement élue", que cette Assemblée a quelques problèmes avec les règles démocratiques justement. Il faut dire que depuis sa prise de fonction début 2016, l'AN est en situation d'illégalité, du fait de l'investiture de trois députés de l'opposition dont l'élection a été jugée frauduleuse par le Tribunal Suprême de Justice (TSJ). Autrement dit, encore aujourd'hui, l'opposition refuse de retirer ces trois députés, alors qu'elle a largement la majorité dans le parlement, d'où le blocage systématique des décisions de l'AN par le TSJ depuis presque deux ans. Au blocage institutionnel s'ajoutent des projets de loi souvent anticonstitutionnels, qui vont parfois jusqu'à amnistier des criminels2 (cf. Révolution bolivarienne de B à M #4, sous-partie D'étranges objectifs pour une Assemblée Nationale).

Sur le site du Parlement Européen, on mentionne également l'actuel président de cette Assemblée illégale, Julio Borges. Cet homme fait partie d'une aile plutôt radicale de l'opposition (même s'il y a encore pire que lui). En 2002, alors que le président démocratiquement élu Hugo Chavez faisait face à un coup d'Etat qui l'évinça du pouvoir pendant 48 heures, c'est Julio Borges qui lisait un manifeste de soutien à ce putsch en direct à la télévision, avec à ses côtés des "compagnons de putsch" comme Henrique Capriles ou Leopoldo Lopez (tiens donc).

De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d'un manifeste soutenant le coup d'Etat contre Chavez en 2002

Foro Penal Venezolano et ses "prisonniers politiques"

En plus de l'Assemblée Nationale, le prix est également décerné aux "prisonniers politiques". L'UE précise qu'elle se fie à la liste établie par l'ONG Foro Penal Venezolano, ce qui n'est pas anodin. Toujours selon le site du Parlement, cette ONG serait "une organisation vénézuélienne de premier plan dans la défense des droits de l'homme"3. On omet en revanche de dire quelles sont les sources de financement de cette organisation.
La NED (National Endowment for Democracy) est aujourd'hui au centre des entreprises de déstabilisations orchestrées par les Etats-Unis. Si vous connaissez la CIA et ses agissements en Amérique latine, il faut que vous vous tourniez vers la NED désormais. Cette fondation privée américaine de "défense de la démocratie" est aujourd'hui la façade polie de la CIA, à travers laquelle les Etats-Unis financent diverses organisations de "droits de l'homme" à travers le monde. Et devinez quoi? Parmi les ONG financées par la NED, on trouve le Foro Penal Venezolano. Donc niveau fiabilité, ça commence mal pour nos "prisonniers politiques".

Parmi les "prisonniers politiques" figurent notamment "les principaux dirigeants de l'opposition". Lopez, Ledezma, Ceballos, sont-ils vraiment emprisonnés pour leurs positions politiques? En réalité ils ont été jugés puis condamnés à une peine de prison pour avoir appelé à des manifestations violentes en 2014 (les guarimbas), dans lesquelles 43 personnes ont perdu la vie, et plus de 800 autres ont été blessées. Leopoldo Lopez avait même été libéré et placé en résidence surveillée en juillet dernier, mais en ne respectant pas les conditions de son assignation à résidence, il a de nouveau été arrêté et incarcéré en août.

On peut donc l'affirmer sans gêne: c'est une honte que le prix Sakharov soit décerné à de telles personnes. Par cet acte, l'Union Européenne ne se place absolument pas du côté de la démocratie dans la crise politique que subit le Venezuela aujourd’hui, bien au contraire, elle cautionne ainsi les méthodes violentes voir barbares de l'opposition, qui n'hésite pas à brûler vifs des gens dans la rue, soit pour leur appartenance politique au chavisme, soit à cause de leur couleur de peau.
Mais le choix de l'UE n'est pas sans cacher des motivations qui peuvent être multiples.

Entre tentative de sauvetage et préparation de sanctions

Après sa lourde défaite aux élections régionales4, l'opposition vénézuélienne est aujourd'hui plus éclatée que jamais. La coalition d'opposition, la Table de l'Unité Démocratique (MUD), a littéralement volé en éclat, des défections se constatent de tous bords. L'organisation d'extrême-droite Vente Venezuela a même déclaré que la MUD était de "l'histoire ancienne". Les divisions se creusent entre les partisans de la violence insurrectionnelle et les plus modérés. C'est dans ce contexte que l'UE décerne le prix Sakharov à "l'opposition démocratique" dans sa branche la plus violente, sans doute une tentative désespérée de sauver une opposition qui ne sait plus avec quelles mains jongler entre méthodes démocratiques et violence.

A la tentative de sauvetage s'ajoute éventuellement une autre motivation. On peut penser que l'UE continue de préparer les esprits à d'éventuelles sanctions économiques significatives vis-à-vis du Venezuela, qui pourraient impacter davantage le pays, alors que celui-ci sort lentement de la crise économique qui l'habite depuis cinq ans. En cela, l'Union Européenne suivrait de près la ligne politique de son allié outre-Atlantique, mais au fond quoi de plus normal, c'est déjà le cas depuis déjà bien des années.

Notes:

1: Le prix Sakharov sera remis le 13 décembre au Parlement Européen. A en croire le site du Parlement, on peut supposer que Julio Borges reçoive le prix puisqu'il est mentionné entre parenthèse en début d'article, lorsqu'ils évoquent l'Assemblée Nationale. On peut aussi penser que des "représentants" des "prisonniers politiques" pourront être là, je pense notamment à la femme de Leopoldo Lopez, Lilian Tintori, qui a l'habitude de se faire passer pour grande victime de la "dictature" à l'international.
2: Pour en savoir plus sur l'histoire de l'Assemblée Nationale vénézuélienne depuis que l’opposition en a pris le contrôle, j'en parle en profondeur dans la seconde partie du quatrième épisode de ma série Révolution bolivarienne de B à M.
3: Site du Parlement Européen, à propos du prix Sakharov 2017.
4: Filip FI, Régionales au Venezuela: victoire du chavisme et de la démocratie, Blog de Filip, 21 octobre 2017

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