Le Tac-O-Tac du riche : déconstruire le mythe de l'entrepreneur libéral

À en croire la propagande du patronat et autres affidés de la "start up nation", les entrepreneurs constituent la classe la plus méritoire, de par leur propension à prendre des risques. Cet argument peut - et doit - être déconstruit.

Le travail de sape mené actuellement contre le Code du Travail et les protections sociales ne manque pas d'interroger sur le réel goût du risque du patronat français. Quel est ce chef d'entreprise qui aime tant le risque que son but est de bâtir une entreprise dans laquelle il puisse licencier à la moindre incertitude sur le carnet de commandes ? Ou de créer une entreprise qui, bien qu'elle prétende faire travailler des milliers de personnes, ne soit l'employeur d'aucun salarié ? N'aurait-il pas suffisamment confiance en sa propre capacité à attirer des clients ? Convaincre des investisseurs ? Manager des équipes ? Bref : réussir ?

La raison est simple : comme tout le monde, ces gens détestent prendre des risques, et ce d'autant plus qu'ils ont précisément un capital à protéger des aléas de la vie. Ce sont dans leur immense majorité des bourgeois qui tentent de maquiller leur capital en chiffre d'affaires, et de faire passer un coffre-fort pour un tiroir-caisse.

L'entrepreneur libéral se recrute principalement chez les jeunes diplômés des grandes écoles. Célibataire sans enfant, souvent doté d'un héritage en guise de mise de départ et de réseaux amicaux puissants​, il est membre d'une association des anciens élèves efficace, qu'elle soit de fait ou structurée : c'est le profil idéal pour se lancer dans la noble aventure de la création d'entreprise. Qu'importe qu'il n'ait pas encore travaillé, sa compétence réelle importe bien moins que son capital de départ.

Il est donc tout naturel que l'idée de start-up séduise : sur un concept chétif, s'attirer la confiance de congénères le plus rapidement possible pour maximiser l'opt-out en évitant de passer trop de temps à développer le projet, des fois que les investisseurs réalisent un peu trop vite la fragilité de l'édifice derrière les bullet points. Il est tout aussi logique que cet entrepreneuriat-là s'accompagne d'une novlangue prolixe, de gourous exubérants et de success stories épiques : on nage en plein affect, très loin du labeur et du business plan solide.

Car il n'y a que l'affect pour créer le lien entre un quadra prêt à réinvestir 50 000 et un jeune diplômé tous deux issus de la même école. Cet esprit de camaraderie à l'américaine, cette fierté partagée de faire partie de la classe supérieure qui a pu passer et réussir des concours post-bac. Avec l'accélération exponentielle des technologies du numérique et les disruptions successives du marché, notre quadra ne comprend probablement rien au projet, mais c'est pas grave, il faut bien qu'il s'occupe. Son investissement est à la hauteur de la confiance que lui inspire un parcours qu'il imagine homologue au sien, sa foi en la méritocratie façon HEC, la grandeur de l'idéal républicain bac+5, et la validation de ses propres choix passés - tout cela vaut bien un chèque. Et puis, qu'est-ce que risquer 50 quand on possède 500 ?

Pas grand-chose. Il faut distinguer la prise de risque purement financière de la prise de risque humain, le seul véritable aléa de la vie. Investir même 10% de son épargne n'est qu'une façon bourgeoise de jouer au Tac-O-Tac. Un retraité dépendant prend plus de risques quand il déménage pour se rapprocher de ses enfants. Un smicard prend plus de risques quand il achète une voiture d'occasion. Un jeune bachelier prend plus de risques quand il opte pour un cursus littéraire. Non, quand on est riche, prendre un vrai risque ce serait par exemple investir 50% de son épargne dans des sociétés qui créent des emplois stables et offrent un faible ROI, ou quitter son bullshit job pour un métier utile et dévalorisé, comme travailleur social ou prof. Ce genre de risques qu'un patron En Marche ne prendra jamais.

Il y a bien des gens dans ce pays qui prennent des risques tous les jours : ce sont les pauvres et les précaires. Prêts à s'engager dans n'importe quelle entreprise au sens large pour gagner de quoi se loger, prêts à déménager sans cesse, vivre loin de leurs proches, enchaîner les formations, vendre leurs meubles s'il le faut. C'est justement parce qu'ils vivent le risque au quotidien qu'ils s'arc-boutent sur leurs acquis sociaux, défendent le service public, et peuvent se laisser aller à des divagations traditionalistes ou nationalistes pour les plus désespérés.

Les riches, eux, n'ont pas besoin de tout cela, car leur épargne et leur patrimoine leur suffisent : ils se croient modernes, mais vivent au Moyen-Âge. Si ces entrepreneurs qui nous gouvernent n'ont que le mot risque à la bouche, c'est uniquement pour perpétuer l'illusion que tout est possible et que le capital change régulièrement de mains dans un idéal néo-libéral. Il est temps de réaliser que nous sommes bel et bien en pleine lutte des classes, et que chaque nouvelle posture ridicule de la classe dominante démontre le vide intellectuel qui l'habite, et l'imminence de sa faillite.

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