Ils nous ont tous oubliés

Encore un dimanche électoral en France. L'occasion de faire un point sur la situation et de rappeler ce qui est bon pour notre cher pays.

La France a besoin de salariés inutiles. De hamsters faisant tourner la roue de cette économie dérégulée. De bétail arpentant les rayons des grandes surfaces, plongé dans une permanente quête de normalité protectrice. Le cerveau bien irrigué par la promesse de la paix des ménages au prix de quelques idéaux poussiéreux.

La France a besoin de chômeurs honteux, priés de la fermer, éventuellement promis aux tâches les plus humiliantes. Des losers indispensables - sans eux, il n'y aurait pas de winner. On leur jettera quelques euros à la gueule pour acheter leur gratitude.

La France a besoin de riches pour rester le pays riche qu'elle a toujours été. C'est dans sa nature, son histoire. Et elle a montré de quels crimes elle était capable pour y parvenir.

La France a aussi besoin de nationalistes et de réactionnaires. Bien visibles et bien excités. Canalisant les pulsions révolutionnaires des plus désespérés, ils mettent le pays à l'abri de toute réflexion, réveillant en chacun le castor héroïque qui sommeille, prêt à faire barrage de son corps électoral tous les cinq ans.

La France a d'ailleurs besoin d'une majorité d'électeurs-parieurs, ceux qui votent systématiquement et sans s'en rendre compte pour "celui qui va gagner". Personne ne veut être un loser.

La France a besoin d'ennemis. Terroristes, pirates, dégénérés, débauchés, fous plus ou moins dangereux, religieux convaincants, punks, voisins vraiment trop à droite, voisins décidément trop de gauche. On les choisira de préférence bien charismatiques.

La France a besoin de jeunes qui rêvent de start-up, de Macron, de disrupter le Code du Travail. Qu'importe si ce qu'ils réussissent effectivement à produire ne sert à rien ni personne. Qu'importe si leur réussite se fait sur le dos des plus faibles. Et tout compte fait, qu'importe s'ils réussissent à l'étranger. De toute façon, leur France à eux n'a pas besoin de Français.

Et nous ? Ils nous ont tous oubliés. Nous, poètes et utopistes ; anti-libéraux et post-capitalistes ; syndicalistes, décolonialistes, féministes, écolos, gauchos, intellos et déglingos.

Ils nous ont oubliés, car leur France à eux n'a pas besoin de nous. Souhaitons-leur bien du courage.

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