La joue bien rouge

Quelques réflexions sur la mécanique électorale : en politique comme dans la vraie vie, ce sont toujours les plus forts qui gagnent.

Sur les électeurs les plus faibles pèse une charge mentale : celle de leur propre survie. Que celle-ci passe par l'obtention d'un CDI ou simplement du droit de vivre une vie normale. Mobilisés tous les cinq ans par l'élection présidentielle et sa promesse d'un sauveur, les plus faibles se démobilisent aussitôt, la joue bien rouge. Le putsch a raté, maintenant faut retourner dans la vraie vie, caddie bouchons cholestérol.

Les plus forts, eux, sont à l'aise dans leur vie. Ils ont le temps, ou du moins le loisir de réfléchir à la société qu'ils veulent. Ils connaissent les noms du maire et du député. Ils votent pour les meilleurs, au sens de "ceux qui peuvent gagner". Et par définition, leur candidat gagne une fois sur deux, au gré de l'alternance. D'ailleurs en ce moment c'est encore mieux, ils sont sûrs de gagner à tous les coups : peut-être perdront-ils bientôt l'envie de jouer.

Parfois, ils traitent les autres de mauvais perdant : avoue t'es ridicule avec tes 10% ! Mon candidat il a bien niqué le tien ! Comme au stade. Signe d'un manque de sérieux, car la démocratie, ce n'est pas un jeu.

On traite volontiers un candidat qui fait un score à un chiffre de "pas sérieux" : or, sa candidature répond au contraire à des questions très sérieuses - rationnelles ou pas - que se pose son électorat. Alors que pour agréger 25 ou 30% des voix, on ne peut pas se permettre de répondre sérieusement aux attentes des gens, c'est bien trop clivant. Il faut une candidature neutre, lisse, rassurante - bref, tout sauf sérieuse. Et intrinsèquement populiste.

Les électeurs les plus faibles sont dragués par une myriade de candidats, pour autant de luttes à mener, autant de causes à défendre, d'ailleurs rarement conciliables. Alors qu'il suffit d'un candidat unique pour brandir l'étendard sacré du Statu Quo du Changement Pragmatique dans la Continuité Libérale. On s'accorde bien plus facilement sur ce qu'il ne faut surtout pas faire, plutôt que sur ce qu'il faudrait faire. Jusqu'ici tout va bien, touche à rien.

Les plus faibles votent alors pour les candidats des plus forts : au moins, ce dimanche-là, ils seront du côté des vainqueurs. Les plus forts, eux, ne votent jamais pour les candidats des plus faibles. Question d'éducation ou de standing, les deux se compensant.

Les plus forts votent assidûment, l'esprit libéré des discriminations, des métiers pénibles ou des agios. Ils votent pour des candidats conservateurs qui les confortent dans leurs choix passés, ceux d'une vie non révolutionnaire. Ils pensent voter pour la stabilité et la prospérité pour leurs enfants, même si parfois leurs enfants crèvent de ces choix. Ils votent pour des candidats riches ou puissants, comme si la richesse et la puissance étaient contagieuses - alors qu'elles ne sont par définition pas partageables.

Les moins cyniques d'entre eux pensent peut-être que "si les plus forts vont mieux, le pays ira mieux, donc les plus faibles iront mieux", ce qui n'a aucune chance de fonctionner dans une économie :
- libérale, donc dépourvue de mécanismes de redistribution entre les individus ;
- et mondialisée, donc dépourvue de mécanismes de redistribution entre les territoires.

Alors quelque soit mon niveau de vie, et quelque soit l'offre politique, j'espère que je continuerai à voter avec les plus faibles plutôt qu'avec les plus forts. Ce faisant, je défendrai des causes qui ont vraiment besoin d'être défendues, tout en maintenant la pression sur les vainqueurs - eux qui sont si prompts à se croire seuls dans ce pays. Car s'il y a des rêveurs et des idéalistes, ce sont eux et personne d'autre.

Ainsi, je contribuerai peut-être à limiter le déferlement de violence qui accompagnera l'inéluctable putsch. Et dont rien ne garantit qu'il adviendra par les urnes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.