Le tutoiement anticapitaliste

J'ai commencé au Chronodrive : le mec chargé de remplir mon coffre avait mon âge et j'étais censé le regarder galérer seul. Évidemment, au bout de 2 cartons, je suis sorti de ma caisse et je me suis mis à charger avec lui. Il a eu un rire gêné et a dit "remarquez comme ça ça va plus vite pour vous aussi".

Il risquait peut-être un blâme ou une suspension car si je laissais échapper un pot de sauce pesto c'était pour sa gueule. Il était probablement garant, en tant que salarié, du bon chargement des courses. Lourde responsabilité.

Son vouvoiement faiblard m'a fait tellement pitié que je me suis mis à le tutoyer. Avec le sentiment étrange que laissent les petits riens qui font les grandes révolutions.

J'ai récidivé chez Happy Cash : le vendeur tentait d'installer un climat de confiance et de camaraderie pour me fourguer un préamp à 100 balles. J'en ai lâchement profité pour le tutoyer grassement et lui laisser ma carte de visite : "appelle-moi quand tu vois passer une paire de CDJ400". Limite "je passe chez toi, on s'arrange".

Enfin, au garage. J'ai assisté à l'échange entre la cliente qui me précédait et le mec de l'atelier de Feu Vert. Elle dans le rôle de celle qui n'y connait rien et qui veut défendre son pouvoir d'achat sans passer pour une pingre. Lui dans le rôle du professionnel qui se veut rassurant, tout en étant opprimé par ses objectifs de vente forcée. Il m'est encore apparu que sans ce vouvoiement ridicule, l'issue de la transaction aurait pu être tout autre.

J'ai attaqué sur l'air de "bonjour, t'as vu ma caisse a bientôt 400 000 bornes, tu ferais quoi à ma place ?" D'abord gêné par ma familiarité, il a finalement opté pour le tutoiement cordial du pote qui dépanne. Je n'ai probablement pas économisé un euro, mais j'ai presque passé un bon moment, et je crois que lui aussi ça lui a fait du bien.

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