Pourquoi il ne faut pas discuter avec les gens de droite

On nous l'a pourtant bien expliqué à l'école : dans une démocratie, il faut respecter ses adversaires politiques, leur ménager un temps de parole équitable, et débattre inlassablement avec eux pour faire émerger une majorité sur un sujet donné.

Tout cela est rigoureusement exact, mais encore faut-il pouvoir effectivement se confronter avec ces adversaires. Or, dans le cas très particulier de la droite - qu'elle soit libérale ou raciste – cette confrontation n'a jamais lieu.

Par exemple, si vous entamez une discussion sur le service public avec quelqu'un de droite, il est très probable que votre interlocuteur vous serve assez vite un poncif de type Salamé-BFM, du genre « tous des fainéants », « toujours en grève », « l'autre jour à la préfecture j'ai vu une nana du guichet en train de boire un verre d'eau au lieu de bosser ». Immédiatement, vous êtes énervé par tant de bêtise crasse, et si vous vous laissez aller, vous pouvez être tenté de répondre et de défendre les fonctionnaires de votre pays face à la réduction irrationnelle des budgets publics. C'est une erreur.

En effet, à mesure que vous répondez, votre interlocuteur rebondit sur vos arguments pour étaler une série de clichés qui vont du mépris de classe au macronisme béat, en passant avec un peu de chance par une comparaison foireuse avec les Chinois, l'URSS ou tout autre propos qui disqualifie évidemment celui qui l'émet. Résultat, vous donnez à votre opposant du jour autant de bonnes occasions d'étaler son inculture politique et son mépris envers autrui, ce qui – en plus d'être assez gênant – constitue probablement un de ses hobbys. D'ailleurs, il vous confiera peut-être à la fin de la discussion que malgré les désaccords, il adore discuter politique. Sans rancune !

Le souci, c'est qu'une telle discussion est tout sauf politique. Échanger des points de vue non argumentés sur des sujets qu'on ne connaît pas, c'est de la rhétorique, de la conversation, de la joute verbale, pas de la politique. On ne peut de toute façon pas discuter de politique avec quelqu'un qui ne s'y intéresse pas. Et il faut bien admettre qu'une large majorité de nos concitoyens n'ont pas le temps, pas les moyens, ou pas l'envie de s'y intéresser – quoi qu'ils en disent.

La triste conséquence de ce constat, c'est que discuter avec vos amis de droite est parfaitement inutile. Vous ne les convaincrez pas parce qu'ils n'ont pas suffisamment de culture politique et civique pour comprendre qu'une société humaine décente a besoin d'un État fort, de lois anti-trust, de prélèvements obligatoires. Vous ne les convaincrez pas parce que vos arguments ne font rien résonner chez votre adversaire. D'ailleurs lui n'argumente pas, il ne fait que parler de ses peurs, ses frustrations. Vous êtes dans le constructif, il est dans l'affectif. Vous parlez de voter des lois, il vous répond que les lois actuelles ne le protègent pas assez des démons imaginés par l'entertainment capitaliste. Désespéré, il aimerait tellement que vous puissiez être aussi désespéré que lui, comme ça vous pourriez être désespérés ensemble.

Évidemment, dans le fond, l'individu de droite reste un être humain, normalement doté d'une sensibilité et d'un esprit logique. Avec une patience infinie, vous pourriez peut-être lui faire changer d'avis sur certains sujets. Et lentement, lui redonner ces quelques miettes de confiance en l'Homme qui permettent à tout un chacun d'être de gauche sans avoir peur d'être un loser, à partir du moment où l'on a pris conscience qu'un citoyen était un peu plus qu'un mammifère muni d'un pouce préhenseur.

Dans l'immédiat, et si vous voulez combattre efficacement la droite, vous ne pouvez pas passer vos dimanche après-midi à soigner les névroses béantes de votre oncle libéral. Reposez-vous, passez du temps avec vos proches, et discutez politique avec des gens de gauche. Vous verrez, ça fait un bien fou. Le monde a besoin d'une minorité sûre d'elle et déterminée. Vous ne pourrez pas rester sûr et déterminé si vous vous abreuvez constamment du désespoir de ceux qui ne croient pas en vous.

Désabonnez-vous de vos contacts désespérés : ceux qui se plaignent des grèves, ceux qui fantasment sur l'argent des riches, ceux qui repostent des pubs. En présence de gens de droite qui étalent leur désespoir, changez immédiatement de sujet. Redonnez-leur le moral, montrez-leur à quel point l'espoir de gauche qui vous anime fait de vous une personne ouverte, drôle et serviable, et dont on apprécie la compagnie. Vous serez beaucoup plus utile au cœur du mouvement post-libéral qu'à sa périphérie, car le libéralisme est un renoncement contagieux. Préservez-vous et restez festif. On a besoin de toutes les bonnes volontés.

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