La fabrique du faux

Qu'ont en commun Uber, En Marche, ou encore Christophe Maé ? À chaque fois, il s'agit de services ou de produits qui nous promettent bien davantage que ce qu'ils n'offrent réellement.

Uber n'est pas employeur et ne crée pas d'emploi, il se contente d'organiser le travail au noir dans un cadre plus ou moins légal.

En Marche ne représente aucun renouvellement des idées politiques : il s'agit d'un modèle libéral classique. Il ne s'agit pas non plus d'un mouvement démocratique : il suffit de comparer la faible adhésion de la population au projeeeet et le soutien unanime de la classe médiatique et patronale, et de voir le profil largement bourgeois-corporate du mouvement.

Christophe Maé n'est pas un poète. C'est un interprète au service d'une musique industrielle dont le but est de vendre du rêve aux classes laborieuses pour leur faire prendre le soleil par procuration.

On pourrait multiplier les exemples : à chaque fois, il s'agit de proposer le produit le moins coûteux possible, tant que la transaction a bien lieu. Uber bricole ses conditions de service au fil de la jurisprudence, En Marche fait campagne en en disant surtout le moins possible sur ses véritables objectifs, et Christophe Maé soigne son image lisse pour plaire au plus grand nombre.

Il convient ainsi, pour prospérer, de surtout ne prendre aucune initiative clivante, et de n'obéir à aucun principe ou idéal supérieur qui risquerait d'entraver les transactions attendues avec la clientèle cible.

Le libéralisme est une fabrique du faux dans laquelle celui qui gagne n'est pas le meilleur, ni le plus juste, mais celui qui persuade le mieux les clients qu'il est le meilleur. Les vendeurs rivalisent d'ingéniosité non pas pour améliorer la qualité, mais pour cultiver l'asymétrie d'information, créant le plus vite possible des conditions favorables à la transaction. Il sera toujours plus rentable de travailler l'image d'un produit que le produit lui-même. Le temps que le client réalise qu'il s'est fait abuser, et le vendeur sera déjà loin.

Ainsi, et contrairement à une idée reçue, le prix de l'échange n'est pas défini par un équilibre entre ce que le client est prêt à verser et le coût de production du bien. Mais plutôt comme le moindre coût qui permette la transaction. Le low cost finit toujours par s'imposer dans tous les domaines : payer davantage pour de la qualité est un luxe que ne peuvent se permettre que ceux qui ne sont pas dans l'urgence d'un besoin immédiat.

Il arrive parfois que la clientèle, tout à coup lucide sur l'arnaque permanente dont elle est victime, parvienne à imposer un nouveau standard. Le vendeur rectifiera le tir en quelques minutes en adaptant son offre : McDo lancera un nouveau burger franchouillard, SFR vantera un taux maison de satisfaction client, Total nous parlera de la nature. La mise à jour de l'offre est simplissime et immédiate car la demande d'évolution est toujours du côté du client : il suffit de l'écouter. Il réclame d'améliorer tel ou tel aspect ? Donnons-lui rapidement des gages de notre bonne volonté dans une nouvelle mouture de l'offre.

Il sera, ici encore, toujours plus rentable de faire croire que les attentes ont été prises en compte, plutôt que de les intégrer véritablement. La réactivité prime car le court terme paie. On maximise les ventes, donc la tréso, donc l'investissement dans le déploiement, on est déjà loin.

Le libéralisme est un système qui pousse structurellement les acteurs à tricher et mentir : lorsqu'ils sont honnêtes, leurs coûts sont élevés et la concurrence les élimine immédiatement. Pour légitimer ces comportements, on prétendra que l'homme est naturellement mauvais : pourtant, nous ne sommes plus des sauvages, et pas encore des animaux.

Pour dépasser ce modèle inefficace à tous points de vue, il faudrait pouvoir réduire l'asymétrie d'information, en effectuant un travail infini d'analyse, de critique, de jugement des produits. Tâche probablement vouée à l'échec, car l'information a elle-même un coût, et ne peut être complète qu'a posteriori, une fois que les implications à long terme (sociales, environnementales) ont pu être mesurées.

D'autre part, il faudrait cesser d'être à l'initiative des demandes d'évolution des produits. Car le vendeur s'adapte aussitôt, réduisant notre combat à un changement de logo. Or, par la simple formulation de nos exigences, nous le mettons systématiquement sur la piste de la prochaine arnaque à mettre au point. Il n'y aura donc aucune amélioration possible de l'intérieur : tant qu'on acceptera les règles libérales, on perdra à tous les coups. La sortie de ce système ne se fera donc que de manière brutale.

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