Congolais, Afghans, Yéménites et autres Burkinabés martyrisés aux confins de l'Europe

Dans un passé de légende, l'île de Lesbos fut conquise sur Troie par les Grecs. C'est aujourd'hui un morceau d'UE à une dizaine de kilomètres de la Turquie, où sont nassés des dizaines de milliers de migrants empêchés de rejoindre les autres pays de l'UE, en vertu du Règlement de Dublin. Résultat : violences mortelles dans des camps surpeuplés, manifestations de rejet de la population.

Lesbos : dans le camp de Moria, "chaque jour quelqu’un est blessé"
Leslie Carretero, InfoMigrants 21 janvier 2020

Depuis le début de l’année, deux personnes sont mortes après avoir été poignardées dans le camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, et une dizaine ont été blessées. Selon Médecins sans frontières, la recrudescence des violences s’explique par la saturation du camp où s’entassent plus de 19 000 personnes pour une capacité de 2 800 places.

Depuis que je suis arrivée à Moria, il ne se passe pas un jour sans que des bagarres n’éclatent". Installé depuis quelques semaines dans le camp de l’île grecque de Lesbos, Issouf*, un Burkinabé de 32 ans, dit craindre pour sa sécurité. "Chaque jour quelqu’un est blessé", affirme-t-il.

Depuis le début de l’année, le camp de Moria fait face à une recrudescence des violences. À tel point que l'on compte déjà en 2020 deux migrants décédés et "au moins six blessés", assure à InfoMigrants Ihab Abassi, coordinateur de Médecins sans frontières (MSF) en Grèce.

Deux morts

Le premier décès survenu depuis le début de l’année 2020 est celui d’un Congolais de 20 ans poignardé le soir du Nouvel An par un ressortissant afghan qui cherchait à lui voler son téléphone portable. Il est mort mercredi 15 janvier à l’hôpital.

Le deuxième est celui d’un Yéménite de 20 ans, tué de la même façon jeudi 16 janvier après une altercation avec un autre migrant. Le jeune homme a été déclaré mort à son arrivée à l’hôpital dans la soirée.

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Le lendemain, plusieurs personnes, pour la plupart originaires d’Afrique, ont manifesté pour réclamer de meilleurs conditions de vie et plus de sécurité.

Deux jours plus tard pourtant, "une femme afghane a été poignardée", signale encore à InfoMigrants Issou. Une information confirmée par MSF en Grèce qui précise que la jeune femme est dans un état critique à l’hôpital, avec des blessures à la poitrine et à l’abdomen.

Tant événements qui inquiètent le Burkinabé. "J’ai quitté mon pays à cause du manque de sécurité mais c’est pareil ici, voire pire", souffle le jeune homme. "On vit dans la peur".

"On manque de tout à Moria"

Selon MSF, plus le camp est surpeuplé, plus la criminalité augmente. Or, en 2019, la Grèce est redevenue la première porte d’entrée des migrants en Europe. Le camp de Moria abrite actuellement plus de 19 000 personnes pour une capacité de 2 800 places, soit 6 fois sa capacité d’accueil.

"La saturation du camp, le froid et l’attente n’arrangent pas la situation et tend encore plus les esprits", explique le coordinateur de MSF. "On manque de tout à Moria : de nourriture, de douches, de toilettes… Il faut faire la queue pour tout, tout le temps".

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Ihab Abassi demande à l’Union européenne de "prendre ses responsabilités". "Un camp de ce type ne devrait même pas exister en Europe", estime-t-il.

De son côté, le gouvernement grec multiplie les annonces pour tenter de mettre fin à la surpopulation dans les camps des îles de la mer Égée. Athènes a notamment commencé, en fin d‘année dernière, le transfert de centaines de migrants des îles vers la Grèce continentale.

De plus, l’État a durci la législation sur le droit d’asile espérant ainsi dissuader les arrivées et annoncé la création de nouveaux camps de plus de 5 000 personnes sur les cinq îles de la mer Égée où se trouvent actuellement les centres d'accueil et d'enregistrement de migrants.

*Le prénom a été modifié

Grèce : les îles égéennes se mobilisent contre les camps de migrants

AFP 22 janvier 2020

Des milliers de Grecs ont protesté mercredi sur les îles égéennes qui accueillent les plus importants camps de migrants, réclamant le départ immédiat de demandeurs d'asile.

Les îles de Lesbos, Samos et Chios observaient une grève générale de 24 heures, avec fermeture des magasins et des services publics.

Des milliers d'habitants ont manifesté sur les ports de ces trois îles proches de la Turquie, brandissant de nombreux drapeaux grecs, avec comme principal slogan : « Nous voulons récupérer nos îles, nous voulons récupérer nos vies ».

Au bord de l'asphyxie, le camp de Moria sur l'île de Lesbos, dont les conditions sordides sont dénoncées par le Haut commissariat aux réfugiés de l'Onu (HCR), accueille plus de 19 000 demandeurs d'asile pour une capacité de 2 840 personnes.

Rencontrée sur la manifestation, Vassiliki Ververi, une quinquagénaire, a estimé que « la Grèce et surtout les îles grecques payaient le prix des migrations ».

« A Lesbos il y a trente mille migrants actuellement sur une population de 80 000; nous serons prochainement une minorité sur notre propre île », a-t-elle déploré.

« C'est difficile pour les migrants et pour nous », assène Zoi Yannaka, kinésithérapeute, 50 ans, qui a participé à un rassemblement à l'appel du parti communiste grec à Mytilène, port de Lesbos.

« Ces personnes doivent partir, ce n'est pas qu'on ne les aime pas, mais ils vivent dans des conditions sordides », explique-t-elle.

Les demandeurs d'asile « doivent être répartis sur toute la Grèce », a estimé un retraité de 72 ans, Efstratios Peppas, « et l'Europe doit assumer ses responsabilités. Elle aussi doit prendre des migrants ».

A Samos, où 7 500 migrants vivent dans le camp de Vathy, d'une capacité de 650 personnes, une foule a envahi le port pour protester. Le maire Giorgos Stantzos a prévenu que « de nouvelles manifestations auraient prochainement lieu » si le gouvernement ne prenait pas de mesures, selon des médias.

A Chios, le centre d'accueil et d'hébergement de Vial est prévu pour 1 000 personnes, mais près de 5 000 demandeurs d'asile y vivent dans des conditions également insalubres.

La question migratoire est devenue un casse-tête pour le gouvernement de droite de Kyriakos Mistotakis : la Grèce est redevenue en 2019 la première porte d'entrée des migrants en Europe après une accalmie qui avait suivi le grand exode de 2015.

Bagarres meurtrières

Le HCR a comptabilisé en 2019 plus de 59 700 arrivées en Grèce par mer et plus de 14 800 par voie terrestre, principalement via la frontière avec la Turquie. Soit un total de 74 600 arrivées en 2019.

Plus de 3 000 nouveaux migrants sont entrés en Grèce depuis le début de l'année 2020, dont la moitié par la mer, selon le HCR.

Le gouvernement a récemment rétabli le ministère des Migrations, supprimé en juillet. Le nouveau ministre de l'Immigration et de l'asile, Notis Mitarakis a appelé mercredi « à la solidarité nationale et européenne » à l'égard du « fardeau disproportionné que les habitants des îles supportent ».

Il a jugé « justifiée » « l'indignation des citoyens pour la crise migratoire qui se poursuit ».

Le ministre a réaffirmé que « l'objectif du gouvernement est la réduction du flux migratoire via le renforcement de la sécurité des frontières, l'accélération des procédures d'asile et l'augmentation du nombre de renvois des migrants qui n'ont pas droit à la protection internationale ».

En novembre, le gouvernement a annoncé la création de nouveaux camps, de plus de 5 000 personnes chacun, sur les cinq îles de la mer Egée qui abritent au total près de 42 000 migrants (Lesbos, Chios, Samos, Kos et Leros). Mais les responsables locaux s'y opposent fermement, exigeant que la capacité des centres soit limitée à 1 000 personnes.

A Lesbos, en particulier, les violences entre demandeurs d'asile sont fréquentes. Deux d'entre eux ont été tués à l'arme blanche dans le camp de Moria en janvier. Une Afghane de 18 ans est entre la vie et la mort à l'hôpital après avoir été poignardée cette semaine.

En outre, trois demandeurs d'asile se sont suicidés ces dernières semaines en Grèce.

Mardi, 17 organisations de défense des droits de l'Homme ont mis en garde contre la montée « d'un climat de discrimination et de xénophobie » à l'égard des demandeurs d'asile qui risquent « de graves conséquences pour leur bien-être et la santé publique ».

 

Informations recueillies par Martine et Jean-Claude Vernier
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