La maltraitance persistante des mineurs isolés étrangers

La protection des mineurs étrangers arrivés seuls en France, tout comme celle des petits Français dans l'abandon, relève des départements, dont on tance si souvent les faiblesses, attribuées au manque de moyens. Le système se protège contre les étrangers, ces «en trop», par le soupçon de fraude et l'inertie. Coup de gueule d'une citoyenne au contact de ces errants.

Dans les permanences associatives « Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers » (ADJIE), depuis 2012, nous avons rencontré plusieurs milliers de "dossiers" plus hallucinants les uns que les autres, et de manière croissante.
Ce que j'observais, depuis l'apparition des MIE (Mineurs Isolés Étrangers) il y a 10 ans, pour RESF (Réseau éducation sans frontières) sur le bout de terrain de Paris Centre, était un prototype en germe des MNA (Mineurs, ET Non Accompagnés : c'est le mot) que nous voyons à l'ADJIE : 40 jeunes venus de toute la France chaque semaine.

Des dossiers ? De jeunes humains en formation, super solides après leur 6000 km par la terre, et survivants aussi de la mer. Et pourtant si fragiles.

Nous avons pu observer de très près les maltraitances systémiques de nos administrations, toutes les sortes de renvois illégaux à la frontière des Alpes ou des Pyrénées, le fichier AEM1 avec lequel tant de départements brisent définitivement un enfant en lui donnant une OQTF 48h2 avec IRTF3, qu'il ne pourra jamais attaquer.
Chaque semaine, nous recevons notre dose de rapports d'évaluation (si le département répond aux obligations légales) tronqués et le plus souvent bêtes ou menteurs, faits pour correspondre à un quota et non à une réalité.
Les jeunes apprennent dès l'évaluation qu'ils sont individuellement trop nombreux collectivement dans ce département, et qu'ils ne sont eux-mêmes que des menteurs. 
Nous voyons sans cesse les énormes disparités entre les départements, certains à la pointe de l’innovation malsaine, mais les voyons glisser à toute vitesse vers les mêmes pentes dangereuses pour se débarrasser du fardeau (le fardeau de nos futurs première ligne, qui apprennent si vite et si bien, mais n'auront jamais le droit d'être des ados et d'étudier.
Qui ne se fatiguent jamais et acceptent tout.

(Tiens, vous avez lu l’histoire de cet ancien mineur isolé de Nantes, qui il y a deux semaines a sauvé une famille d’un incendie presque sans le faire exprès4, qui est à la fois désamianteur parce que personne n’accepterait ce métier qui tue rapidement, et étudiant, et footballeur. Qui ne l’avait dit à personne, parce que c’est tout naturel, et parce qu’il aurait eu peur qu’on dise qu’il avait fait exprès de sauver trois personnes dont un bébé).  

Presque tous refusés à l’évaluation de leur minorité, nous les voyons donc attendre plusieurs mois, en vivant à la rue, hiver comme été, pandémie ou pas, parfois deux ans, avant qu’on leur dise que, si, ils ont fait la preuve de leur minorité, finalement. 
Ils découvrent que les juges ont des exigences illogiques, au rythme étrangement donné par la Police aux frontières (PAF) dont les dogmes, qui ne suivent pas la réalité des pays tombent tous l’un après l’autre en quelques mois. 
Ils découvrent, en faisant un test osseux, que le médecin légiste lui-même leur dit qu’il est désolé, ce test n’a pas de valeur pour assigner un âge, mais qu'ils doivent donner leur consentement éclairé à ce mensonge d’état.
Ils découvrent que les adultes peuvent mentir. 

Double peine, l’école pourtant si bienveillante le refuse, le mineur.

Et si il parvient à la prouver, cette minorité intangible, et qu'il est pris en charge par l'Aide sociale à l'enfance, c’est une autre maltraitance qui commence, pour pouvoir le mettre dehors à la rue à nouveau et sans papiers le jour de ses 18 ans.
Car, il découvre que sans s’en apercevoir, il coûte de l’argent. Cafards, punaises, souris et kebabs gras inclus. 
On le lui démontre, et plutôt que d’exiger que cet investissement soit rentable avec un accompagnement professionnel, il accepte tout ce qu’on lui dit. Et surtout tout ce qu’on ne lui dit pas, par respect, croit-il, pour la France - «notre pays colonisateur », c’est un terme affectueux.

Après, la tentative de régularisation. 
Me voici en terrain connu du RESF. 

Je suis fière d’avoir réussi avec les collègues réséfiens à en avoir fait entrer par dizaines dans les clous tordus de la préfecture, même sans cette reconnaissance de la minorité. 
De nous être battus ensemble pour découvrir comment faire débuter un apprenti mineur dans un département où le juge leur attribue d’office une date de naissance de majeur pour qu’ils coûtent moins cher au Conseil de département. 
D’avoir appris à chercher du travail et à ouvrir des droits sociaux. 
D’avoir contribué à en sortir quelques uns de rétention5 où ils n’auraient jamais dû être. 
De voir beaucoup d’entre eux réussir contre vents et marées, une pincée à Sciences-Po - mais si - beaucoup d’autres dans des métiers très ordinaires qu’ils rendent encore plus beaux.

Fière aussi d’avoir rencontré toutes ces personnes qui se mobilisent autour d’eux, pour les nourrir, les abriter, pour les vêtir, les soigner, leur enseigner ce dont ils rêvent. 
Les intégrer (Si ce n’est pas eux qui nous intègrent).
De connaître toutes ces personnes désobéissantes et solidaires qui pourtant n’ont que la loi en ligne de mire.
Toutes ces associations, médecins, maçons, élus, bénévoles bricoleurs, profs, maraudeurs, juristes, que nous n’aurions jamais rencontrés auparavant, quel empowerment d’additionner et d’infuser nos idées aux leurs et d’en faire un antidote à la haine distillée de notre époque. 

Alors, quand je vois s’accroître toutes les injustices qu’on fait à ces gamins, la dernière étant quand même de les obliger à monter des dossiers de 164 captures d’écran identiques pour obtenir un rendez-vous en préfecture deux mois plus tard, avec le concours d’un avocat, rendez-vous qui risque de rapporter une non-réponse ou une OQTF...
Je me dis qu’au moins nous forçons ceux qui nous gouvernent et dépensent nos impôts à être inventifs et à courir très très vite devant nous. 

Dédié à ceux qualifiés de « voleurs, violeurs, assassins », qui ne sont pas visés, c’est nous et nos velléités de résistance qui le sommes, dans cette société qui perd toute norme et se délite. 

Et sur la musique du mineur isolé qui arrive en petits morceaux, après une enfance de contes de fées, marâtres et tortures mais tant d’amour et de respect : 
« j’ai quitté, c’est parce que je n’avais pas le choix »,
« c’était pour m’améliorer ».

Madame Sylvie,
Sylvie Brod, ADJIE – et RESF

Notes

1 Le fichage AEM (Appui à l'Évaluation de la Minorité). Si la finalité affichée est de mieux garantir la protection de l’enfance et de lutter contre l’entrée et le séjour irréguliers des étrangers en France, les organisations de défense des droits des étrangers, dont le GISTI, y voient un outil « qui permettra aux départements de remettre en cause encore plus aisément la minorité des enfants qui sollicitent une protection et facilitera leur éloignement du territoire, sans égard pour le respect de leur vie privée et leur droit à une protection ». En tout cas, il est certain que la centralisation via les différents fichiers devrait dissuader les jeunes, reconnus majeurs dans un département, de tenter leur chance dans un autre département.

2 OQTF 48h : décision préfectorale obligeant à quitter le territoire français, avec un délai réduit à 48 heures pour la contester devant le tribunal administratif.

3 IRTF : Interdiction de retour sur le territoire français, dont la durée ne prend effet qu'à compter de la sortie effective du territoire. Décision frappant d'échec assuré toute nouvelle demande de titre de séjour, sauf en cas de changement de situation.

4 Des jeunes escaladent un immeuble pour sauver un couple et son bébé de 6 mois d’un incendie. Sur la photo, le jeune en question est le premier de chaîne humaine sur la façade. Son rêve : devenir pompier. J’ai d’autres exemples récents de ces jeunes qui trouvent leur solidarité tellement normale, et auraient peur que cela se sache. J’ai posé la question à un groupe à l’ADJIE : « que feriez-vous... ? » et, première réaction, « on espère que les gens ne croient pas que je l’ai fait exprès ».
Toujours à Nantes, le poète Falmarès, Guinéen de 19 ans, échappera de justesse à l'expulsion, espère-t-on, grâce à une mobilisation.

5 Les centres de rétention administrative (CRA) sont l'antichambre de l'expulsion du territoire.

Informations recueillies par Martine et Jean-Claude Vernier
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