Géorgiennes, géorgiens : sachez que la France n'est pas un ''pays attractif'' !

Cueillis un peu partout dans le grand Ouest - Quimper, Vannes, Redon, Le Rheu, Montfort, Rennes, Pacé - 33 ressortissants géorgiens, femmes, enfants, hommes, malades, ont été renvoyés dans leur pays par un vol Frontex. Les militants venus protester à l’aéroport n'ont rien pu faire d'autre que d'assister en direct au fonctionnement d'une machine à expulser bien huilée.

4 octobre 2019. Récit d’un événement que les breton-ne-s n’avaient jamais vécu.

Une camarade du MRAP35 apprend ce matin par téléphone que des familles géorgiennes qu’elle avait reçues hier lors de sa permanence juridique ont été interpellées et vont être expulsées. Elle fonce à l’aéroport. Une camarade du Collectif de soutien aux personnes sans-papiers de Rennes est jointe par téléphone vers 9 heures. Une opération de police serait en cours à Redon pour interpeller une famille là depuis plusieurs années. Lorsque les gendarmes sont arrivés, les grands-parents venaient de sortir de l’hébergement avec les enfants et il ne restait que le couple parental. Les gendarmes auraient donc embarqué le père et laissé la mère, enfants (et patriarcat d’État) obligent. La camarade de Redon parle d’un charter.

Un camarade du Collectif rejoint la camarade du MRAP à l’aéroport. France 3 est aussi déjà là. On déploie des banderoles mais le vent empêche qu’elles soient visibles. On sort aussi la grosse sono du Collectif. On voit un avion – type bombardier – et on pense que c’est le charter. Il est gros et, si nous avons déjà vu des petits avions d’expulsion s’envoler de Rennes avec une dizaine de sans-papiers, on sent immédiatement que l’opération est d’une autre envergure. Un camion de police est aussi sur les lieux, de même qu’un camion civil de premiers secours, comme si le Pouvoir savait que, lors de ce type d’opérations, des blessé-e-s sont envisageables.

Une voiture de police arrive et exige que le camarade du Collectif aille garer sa voiture ailleurs. Il y va et, sur un parking à environ 200 mètres, il s’aperçoit que ce sont quatre autres camions de police qui attendent à moitié cachés. Il revient à l’aéroport où d’autres militant-e-s arrivent au compte-goutte. Les journalistes arrivent aussi et commencent à filmer ou interviewer. Sept militant-e-s de Redon nous rejoignent, visiblement effondré-e-s car ils-elles connaissaient la famille géorgienne de Redon depuis longtemps et elle faisait partie des habitant-e-s.

Les nouvelles des arrestations tombent les unes après les autres, en plus de celles du MRAP et de Redon. Les informations sont confuses mais on commence à compter. Huit personnes auraient été placées au CRA (Centre de rétention administrative, dernière étape avant l'expulsion) hier soir. Une famille de Pacé aurait été arrêtée par 40 gendarmes (voir le témoignage en annexe). Une femme se serait ouvert les veines pour résister mais on ne sait pas où. Une autre famille, présente depuis 10 ans, avec un enfant lourdement handicapé, aurait aussi été arrêtée dans le dispositif d’hébergement Coorus de Rennes. Là encore, le père se serait ouvert les veines pour résister. On a des nouvelles de Vannes, de Quimper, de Lorient. Une avocate nous apprend qu’une famille, qui venait de passer à la CNDA (cour d'appel contre les refus d'asile) mercredi, est aussi dans le lot, alors que la réponse à son recours contre l’OFPRA n’est pas encore tombée. C’est un effet concret de la nouvelle loi asile-immigration 2018 de Macron. Et dire qu’il en prépare encore une autre… L’opération apparaît de plus en plus organisée, géante, rationnelle. Des géorgien-ne-s pris-es en charge par Emmaüs (à Vannes ?) auraient aussi été interpellé-e-s. Une manif s’organiserait déjà là-bas à l’initiative d’Emmaüs.

Soudain, un camarade du Collectif qui se baladait un peu revient et annonce qu’il a vu un avion Georgian Air Lines caché derrière un parking, avec des policiers autour. Tout le monde se déplace et nous nous retrouvons collé-e-s au grillage, loin de l’entrée de l’aéroport. L’avion est là, à 100 mètres de nous et c’est le bon avion, pas de doute. Il est encore plus gros que le premier. Il ressemble curieusement à ceux qu’on prend pour partir – quand on peut – en vacances low cost. On se souvient qu’il peut contenir plus de 100 personnes et on s’affole. Les policiers se déplacent aussi et augmentent en nombre. Ils sortent de leur camion et s’approchent de plus en plus de nous. Ils déplacent les sacs des journalistes pour se garer au plus près de nous. Derrière le grillage, on finit par apercevoir comme une manif de gilets jaunes mais, en fait, ce sont plein de policiers géorgiens qui sont là pour ramener les gens. Tout devient clair et rassurant : l’Europe fonctionne encore et les expulsé-e-s seront bien pris-es en charge une fois débarqué-e-s... par la police de leur pays. Comme la Géorgie est un pays sûr selon la France et la préfète, on se rassure comme on peut…

On accroche des banderoles au grillage grâce à un camarade syndicaliste qui a déniché un bout de ficelle. On commence à parler au mégaphone, on explique, on comprend rien, on crie sans grande conviction, on est un peu ébahi-e-s car ça ressemble pas à d’habitude. Tout à coup, un militant dit qu’il voit un sans-papiers se faire embarquer de force par l’arrière de l’avion. On regarde et, là, on voit suivre une femme sans rien d’autre qu’un enfant dans les bras. Même les camarades du Collectif qui refusent d’habitude de pleurnicher pour les enfants ont une espèce de sanglot qu’ils cachent coûte que coûte. C’est impressionnant.

Il y a « nous », les militant-e-s pris-es au dépourvu, qui répètent un peu bêtement : mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Et puis il y a « eux » là-bas qui montent dans l’avion, trop loin pour qu’on les reconnaisse même quand on les connaît. Et puis il y a les fonctionnaires qui obéissent, qui sont bien habillés, qui font « leur travail » comme on dit à chaque fois qu’il faut croire que « tout ça » n’est que la faute d’un homme, d’un chef, d’un président, d’un gouvernement, d’une politique. Sans doute un peu mais, là, ce n’est pas ce qu’on voit. Les policiers et tous les hommes en gris bien habillés font bien, trop bien peut-être, leur travail. Quelqu’un dit, un peu maladroitement, que, en plus, tout ça coûte très cher, comme si le bon prix pouvait un jour justifier « ça ».

Les médias filment à tout va. Et là, tout d’un coup, ça s’échauffe. Les policiers s’en prennent aux journalistes en leur rappelant la loi de 2014 (???) qui interdit de filmer les tarmacs d’aéroports. Les journalistes tentent de passer outre pour faire leur boulot mais les menaces policières sont de plus en plus hurlantes. Les journalistes se taisent car ils savent qu’ils ont tort. Des militant-e-s de Redon, plus âgé-e-s que les autres, s’interposent et parlent aux policiers de démocratie et de honte. On découvre que non seulement la préfète fait « ça » mais qu’en plus on a juste le droit de regarder, pas de conserver des traces.

Dans l’avion, ça continue de monter et le bruit des autres avions couvre nos cris ridicules. Une militante craque soudain. En pleurs, elle veut s’éloigner pour pas le montrer mais plusieurs lui crient que c’est la seule qui réagit à la hauteur de ce qui se passe, tant les militant-e-s « dur-e-s » ont appris à faire semblant… Sans qu’on comprenne trop bien pourquoi, les policiers se déploient soudain en installant leur camion entre nous et le grillage. Un camarade se fait pousser lorsqu’il exige que les banderoles soient rendues car les camions et les policiers se disposent en ligne devant et veulent nous repousser loin du grillage. Les policiers refusent de rendre les banderoles. Le ton monte et ils finissent par nous dire d’aller demander au commandant, qui fait ordonner que les banderoles soient rendues. Un peu nerveux-ses, nous n’arrivons pas à les décrocher et un policier, plus discret que les autres, sort son couteau et nous aide.

Nous sommes arrivé-e-s vers 10 h, il est presque midi et il faut aller au tribunal administratif car la préfète l’a saisi pour faire expulser le campement des Gayeulles. Belle journée. Bel automne. Les camarades de Redon se proposent de rester jusqu’au bout. Alors que nous commencions à nous éloigner, la militante digne interpelle à voix haute un policier en lui disant qu’elle le connaît et qu’elle ne comprend pas pourquoi il ne lui parle pas, comme si son « sale boulot » le rendait muet. Elle s’énerve et s’éloigne. Les autres policiers se tournent alors vers leur collègue et l'un se moque de lui en disant haut et fort : « Oh, N, j’ai honte pour toi de connaître des gens pareil ».

Les camarades qui partaient reviennent et s’énervent sur le policier en question, lui rappelant qu’il doit juste faire son boulot et ne pas le commenter. Il rit et nous dit qu’on est en démocratie, donc qu’il peut dire ce qu’il veut, comme nous. Le ton monte à nouveau et certains de ses collègues le défendent, avec ce ton moqueur caractéristique des flics quand on sent bien qu’ils ne sont sans doute pas de notre bord politique et qu’ils sont déjà prêts pour monter en gamme lorsque l’extrême droite – la vraie, pas la copie actuelle – sera enfin au Pouvoir.

Alerté par l’engueulade, le commandant de police rejoint ses collègues et on a espoir qu’il va leur rappeler qu’ils n’ont pas à « nous » commenter, surtout de cette manière. On l’avait déjà vu par le passé et on ne l’avait jamais repéré comme « hors cadre ». Mais non, lui aussi a basculé et, aujourd’hui, il se solidarise avec son collègue après s’être interposé physiquement entre lui et nous. L’esprit de corps, c’est important. On se demande si les autres policiers qui se taisent croient aussi à l’esprit de corps ou trouvent leur commandant trop mou.

Nous sommes beaucoup à rejoindre le Tribunal et, vers 13 heures, nous apprenons que l’avion est parti avec 25 géorgien-ne-s escorté-e-s, chacun-e, par deux policiers. On se rassure en se disant que le travail bien fait a empêché que l’avion ne soit rempli que de sans-papiers. On apprend aussi que les deux sans-papiers qui ont résisté, en s’ouvrant les veines, ne sont pas partis.

On se dit qu’il faut donc résister.

Annexe. Récit d'une géorgienne près de Rennes: « Oui, je suis au courant, il y a des familles que je connais, mais pas forcément des amis ou de la famille, mais c'est quand même des gens bien, la femme est enceinte de cinq mois avec une fille de 10 ans et le mari, ils étaient au Cada (Centre d'accueil pour demandeurs d'asile) à Pacé, hier soir il y avait 40 gendarmes qui sont venus les chercher, 40 pour une famille c'est dingue, comme si ils étaient des criminels, et des vrais criminels se baladent tranquillement dans les rues de la France, ils s'en fiche de ça, le plus important c'est d'embêter les familles qui ne font rien de mal dans cet pays, c'est dommage, c'est pas juste, c'est pas humain.  À Rennes il y a une famille, le mari travaillait comme moi, il attendait la carte de séjour, il avait un CDI dans un abattoir, 35h, la préfecture a envoyé l'OQTF (Obligation de quitter le territoire français), ils sont allés les chercher hier soir aussi, cet homme s'est coupé les veines lui même, pour protester contre ça... »

Échos dans la presse: Ouest-France, FR3, FranceInfo, France Bleu, Le Télégramme.

Dans cet article du Télégramme, on apprend : « Ce premier avion affrété par Frontex est une première en Bretagne, explique un officier de police qui souhaite garder l’anonymat. Mais il ne sera pas le seul. Trois autres avions sont prévus en octobre depuis Lille pour les pays de l’Est. Des migrants installés en Bretagne devraient y prendre place. On sent une certaine pression. Il est clair que l’État souhaite envoyer un message politique fort. »

 

Informations recueillies par Martine et Jean-Claude Vernier
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