Pratiques coloniales et politique de l'immigration: deux moments symboliques

Deux tournants dans l'histoire du siècle dernier jettent une lumière assez crue sur la politique de l'immigration d'aujourd'hui : la fin de la Grande Guerre, avec le traitement des « indigènes » enrôlés de force dans l'industrie de guerre ; la décolonisation, avec le contingent de fonctionnaires coloniaux réintégrés dans l'administration comme « spécialistes de l'immigration ».

1919-1922. Les travailleurs coloniaux réquisitionnés pour la Grande Guerre

Quelque 250 000 hommes originaires des colonies françaises de l'époque ont été mobilisés et transférés en Europe dans l'armée ou pour remplacer dans  les usines de la métropole les nationaux enrôlés dans la guerre. Ils venaient principalement d'Algérie (75 000), du Maroc (35 000), de Tunisie (18 500), de Madagascar (5 500) et d'Indochine (49 000), mais aussi de Chine (37 000). Les soldats étaient pour la plupart affectés aux nombreuses et diverses tâches derrière les lignes. Quant aux travailleurs, une déclaration faite au Parlement en juillet 1918 les décrivait ainsi : "Ces indigènes qui travaillent dans nos usines de guerre, c'est tout un personnel industriel qui se lève pour nos colonies, mais c'est aussi un monde nouveau qui surgit, avec des aspirations, des revendications qui ne sont pas toutes sans danger, mais qu'il faudra satisfaire dans ce qu'elles ont de légitime."

Les travailleurs étaient immatriculés à leur arrivée par la mer, au dépôt de Marseille, et un contrat de travail "pour la durée de la guerre" leur était attribué selon leur origine : embauchage volontaire ou par voie de réquisition pour les travailleurs nord-africains, engagement à forme militaire pour les travailleurs indochinois ou malgaches, ou encore chinois.

Durant tout leur séjour, ils seront l'objet d'une surveillance constante par divers organismes en relation avec la gendarmerie et la police. Il s'agissait de veiller à l'encadrement moral des immigrés, de repérer les déserteurs et de parer à tout mouvement de rébellion.

Tous ces travailleurs étaient réquisitionnés pour travailler à la défense nationale. Ce sera donc à l'État d'organiser leur rapatriement. Ils seront progressivement renvoyés dans leurs pays, dans une certaine pagaille due à la pénurie des transports maritimes.

Les travailleurs coloniaux, nous raconte l'historien Laurent Dornel, "sont renvoyés de manière autoritaire et sans égards". Les femmes qui avaient remplacé les hommes dans les usines n'ont pas été mieux traitées ; ainsi, les ouvrières des arsenaux d'État ont dû quitter leur établissement sans aucune mesure d'accompagnement, sauf une indemnité d'un mois de salaire – à condition de partir avant le 9 décembre 1918, moins d'un mois après la signature de l'Armistice ! Des départs forcés "à peine l'armistice signé, d'une part, parce que les usines de guerre cessent de fonctionner ; d'autre part parce que les autorités françaises veulent préparer au mieux le retour des soldats français démobilisés à la vie professionnelle et, au delà, empêcher le développement d'une inquiétante xénophobie ouvrière. On est donc plutôt en présence d'une expulsion de fait, le maintien de la présence sur le territoire métropolitain étant conditionné à la capacité par l'ouvrier colonial ou étranger de produire un certificat d'embauche".

"De manière générale, les autorités ne souhaitent pas conserver la main-d'œuvre coloniale en métropole, craignant qu'elle ne soit contaminée par les idées révolutionnaires ou l'expérience politique et syndicale acquise au cours des luttes sociales pendant le conflit. Dans les colonies, les élites politiques et économiques exercent une pression pour retrouver au plus vite « leur » main-d'œuvre qu'elles n'avaient cédée qu'à grand regret". Malgré quelques timides réformes pour valoriser les compétences des coloniaux rapatriés, le gouvernement français cédera aux pressions du « parti colonial » qui souhaitent, et obtiennent, une reprise en main vigoureuse.

"Pendant la guerre déjà, avait été mis en œuvre un vaste plan de surveillance et de contrôle de la main-d'œuvre coloniale et, dans une moindre mesure, de la main-d'œuvre étrangère, qui avait notamment abouti à la création de la carte d'identité pour les étrangers et aussi pour le coloniaux."
En métropole, "l'intensification et la permanence des processus de surveillance et d'identification attestent de la méfiance et de la criminalisation qui touchent les travailleurs coloniaux et qui s'accentuent au demeurant dans les années qui suivent la fin de la guerre." Si cette main-d'oeuvre reste sous le contrôle des autorités françaises, "cela n'empêche pas, toutefois, certains travailleurs d'échapper à leur contrôle, soit parce qu'ils entendent protester contre les conditions de vie qui leur sont imposées, soit parce qu'ils ont une véritable stratégie migratoire. Pour nombre de « coloniaux », travailler en France permet d'échapper à la férule coloniale, en particulier au Code de l'Indigénat.
Mais ce reflux humain ne constitue en réalité que la première phase de la démobilisation puisqu'il apparaît très rapidement que la France ne saurait se passer d'un apport de main-d'œuvre extérieur".

"Dans l'immédiat après-guerre, conformément aux principes qui se sont affirmés pendant le conflit au sein des cercles gouvernementaux et parmi les experts, c'est l'immigration européenne (« blanche ») qui est choisie.
Cependant, l'incapacité des tutelles coloniales à se réformer et l'attrait des salaires plus élevés provoquent assez rapidement la reprise des circulations migratoires au sein de l'Empire colonial, en particulier depuis l'Afrique du Nord.
La sortie de guerre n'apparaît finalement que comme une transition assez courte permettant de poser les cadres de pensée et de contrôle de l'immigration coloniale pour les années à venir."

Source : Laurent Dornel, La démobilisation des travailleurs coloniaux et étrangers (1919-1922). Outre-mers, Revue d'histoire, T. 106, N° 400-401 (2018), p. 79

1962-1981. Après les indépendances, la fabrication du "problème de l'immigration"

Dans Une politisation feutrée, Sylvain Laurens, décrivant l'évolution de la politique de l'immigration de 1962 à 1981, nous montre une haute fonction publique fécondée par le retour en métropole, à la suite des indépendances, de fonctionnaires coloniaux reconvertis en spécialistes de l'immigration. Cet apport n'est sans doute pas étranger à un regard surplombant sur les migrants, venant conforter le sentiment naturel aux gouvernants que l'État a tous les droits sur les étrangers1. Le "problème de l'immigration" a ainsi été construit peu à peu à la faveur des évolutions politiques, avec le concours "de ces hauts fonctionnaires qui n’ont pas eu nécessairement à croiser des travailleurs étrangers pour prescrire un cadre législatif, refuser le financement de logements sociaux, signer des accords de circulation avec des pays d’émigration". Mise en avant d'un "problème" qui permettait accessoirement à ses spécialistes de valoriser leur propre parcours professionnel.

Ce souci de valorisation de l'appareil réapparait dans un rapport sur la refondation des politiques de l'intégration, commandé par le premier ministre en août 2012. L'auteur du rapport, Conseiller d'État, tout en proposant plusieurs pistes peu conventionnelles pour reconstruire La grande nation pour une société inclusive2, insiste sur l'importance de "fonctionnaires d'élite" spécialisés. "Pour s'adresser aux problèmes identifiés - un manque de savoir-faire social, un insuffisante maitrise culturelle, ou de la langue, une mutilation partielle des capacités sociales - lorsqu'ils reposent sur l'origine attribuée ou réelle, il faut un savoir-faire et des connaissances distinctes de celles ordinairement requises". En termes plus crus : le problème que posent les migrants, c'est qu'ils sont des déficients sociaux, des ignorants qui parlent mal le français. Face à eux, l'administration doit aligner des spécialistes formés au contact avec un public décourageant. Cette proposition : est-elle plus insultante pour des étrangers jugés de qualité inférieure, ou pour les fonctionnaires présumés incapables de traiter de façon égale tous les administrés?

Redescendant de ces hautes sphères au niveau des guichets au contact des étrangers, Alexis Spire3 évoque "la situation de relégation qu'occupent les institutions chargées du traitement ordinaire de l'immigration dans le champ bureaucratique. Rares sont les volontaires pour travailler aux guichets de réception en préfecture, dans les bureaux de la main d'œuvre étrangère du ministère du Travail, ou encore dans les centres chargés d'octroyer les visas". La dévalorisation du public accueilli engendre le déclassement de fonctionnaires de l'immigration? "La dévalorisation de ces services est ancienne. Cette forme de relégation n'est pas seulement symbolique. Elle se manifeste aussi par des conditions de travail plus difficiles qu'ailleurs : les services chargés d'accueillir des candidats à l'immigration gèrent un nombre considérable de dossiers dans le cadre d'une pénurie de moyens matériels et humains".

Sources :
- Sylvain Laurens, Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l'immigration en France, Belin (2008)
- Martine Feissel-Vernier, Jean-Claude Vernier, Élisabeth Zucker,
Être étranger en terre d'accueil, article Larmes, L'Harmattan (2014)

1 À titre d'exemple des droits que s'arrogeait le colonisateur, Georges Simenon (45° à l'ombre, Gallimard, 1936) évoque la construction du chemin de fer Congo-Océan entre 1921 et 1934: "Ce n'était pas la première fois qu'on embarquait des Jaunes (indochinois). On en avait amené des milliers à Pointe-Noire pour travailler à la ligne de chemin de fer, parce que les nègres ne résistaient pas".

2 Thierry Tuot, La grande nation pour une société inclusive. fr.scribd.com/doc/124313781/Rapport-de-Thierry-Tuot-sur-la-refondation-des-politiques-d-integration.

3 Alexis Spire, Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l'immigration. Raisons d'Agir, 2008.

 

Informations recueillies par Martine et Jean-Claude Vernier
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