Reportage: tentative d'expulsion d'un angolais

Le 10 août 2011, à 18h37, la PAF est venue le chercher. Avec son téléphone et sans entraves, il est monté dans la camionnette pour Roissy, il a vu la cahute au pied des pistes. On l'y a laissé des heures à l'isolement. A 21h50, c'est l'embarquement.

Le 10 août 2011, à 18h37, la PAF est venue le chercher. Avec son téléphone et sans entraves, il est monté dans la camionnette pour Roissy, il a vu la cahute au pied des pistes. On l'y a laissé des heures à l'isolement. A 21h50, c'est l'embarquement.

 

Les policiers de la Police aux Frontières (PAF) ont une bonne formation. On leur apprend comment « réussir » une expulsion forcée. Pour Kaleba Jaime, grâce à la solidarité des passagers, cela n'a pas « réussi ». En ce soir du 14 août, il est toujours au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Vincennes (CRA). Le 15 août, il passe en appel devant le Juges des Libertés et de la Détention (JLD), dernier espoir pour sa compagne et ses trois enfants de ne pas le perdre.

Voici le récit d'une "veilleuse", participant à l'un de ces "Observatoires de l'Enfermement" qui se sont formés autour des CRA de France et de Navarre. Elle a parlé avec monsieur Jaime avant et après la tentative d'expulsion, et visionné une vidéo téléphonique de la chose.

Martine et Jean-Claude Vernier

 

Le 13 août 2011 à 03:41.

Ca ne dure que 39 secondes.

Au début, l'image est floue et tressaute.

On voit des jambes des pieds des hublots des sièges couleur air France.

Puis la netteté se fait, le téléobjectif arrive à cadrer le théâtre: 3 sièges de large, des types qui s'affairent face à nous. Leur faisant face et nous tournant le dos des passagers bigarrés, un boubou de femme.

La caméra s'approche, et on voit la tête et le torse de l'objet de l'attention.

Il porte un survêtement bleu mais il est tout dépoitraillé.

Je ne vois pas ici, mais c'est le même semble-t-il que sur la photo très floue mal coupée, où je distingue parce que je le sais des genoux entravés sur des jambes foncées dénudées et un morceau de short de boxeur? noir, mais tout est bouché par le pantalon bleu sombre d'un homme et le bas des sièges, ce n'est pas un bon cliché.

 

Sur le téléphone, je distingue un geste d'une infinie solidarité semble-t-il: un homme soutient par le cou précieusement l'individu dépoitraillé qui même assis semble chanceler. Joue contre joue, tempe contre tempe, il enserre doucement le gars. Les passagers s'agitent devant l'objectif, je vois d'autres portables tendus à bout de bras, un instant je ne vois plus que le coude rose qui fait un angle. Je les vois à nouveau tous deux clairement, de la droite apparaît une masse très sombre, c'est un policier en tenue qui tend à l'autre un coussin Air France qu'il vient de déscratcher.

Puis une main aux doigts tendus occupe l'écran, le portable tombe et s'éteint.

 

Avec une oreillette pour comprendre le bourdonnement, je distingue que c'est le bazar absolu. Je n'entends que les passagers, du brouhaha sortent "nao e descalçado?" "tenho pena" "suffit ya des gosses ici" "naked" "this is not done" "fora", une vraie tour de Babel.

 

(je ne vois pas la suite, mais Kaleba m'a dit que l'étranglement ne cessait pas, qu'il avait les poumons qui brûlaient, et que le policier en tenue a compressé un fort long moment sa bouche avec l'oreiller en l'enfonçant vers le palais, mais on ne l'aurait jamais entendu tant les passagers hurlaient).

 

Le 11 août 2011 à 17:13.

Que s'était-il passé dans la longue parenthèse entre le dernier coup de fil auquel il m'a répondu, 21h50 "ça y est ils appellent le commandant de bord", et son réveil téléphoné ce matin depuis Vincennes, encore tout léthargique du somnifère et de l'antalgique de choc qui lui avaient été donnés en rentrant au CRA.

Bouche pâteuse et visage douloureux et raidi, bosse à la tempe, mains bras pieds et jambes bandés, perclus de cauchemars.

Il n'a jamais vu le commandant de bord.

Tout s'était passé courtoisement avec ses 4 escortes, 2 en tenue, 2 en civil: depuis la cahute sur le tarmac, on lui disait que c'était bien compréhensible qu'un papa sache que sa place est auprès de ses enfants à gagner leur vie.

"Attendez, on l'appelle". Kaleba est sorti de la camionnette, le retard de l'avion était déjà prévu les passagers commençaient à monter mais lui avait une échelle de coupée particulière. Là-haut la porte s'ouvre ... il lève la tête et s'effondre, plié par un puissant coup de pieds dans le haut arrière du mollet. S'ensuivent des coups, il essaie de ramper pour s'en sortir, ses baskets tombent, son pantalon glisse ... on lui tire un peu dessus pour mieux lui entraver les pieds, le fute gênerait, il tombe sur le tarmac. On menotte les bras, très serrés. Le moindre mouvement lui coûte. Il n'a plus de pantalon, il est en slip, la fermeture éclair déraillée de son survêtement révèle son torse.

On le monte comme un sac, pieds en haut tête en bas, il se cogne une fois la tête.

Sa jambe saigne.

On le pose à l'endroit dans le couloir de l'avion.

Stupeur des passagers: "on veut pas de ça ici!" "rhabillez-le!" "pas de violence on a des enfants à bord!" il arrive à crier un instant "j'ai des enfants à nourrir". Un escorte "tout va bien ...", pendant que les autres vident expertement l'air des poumons de Kaleba et le bouchent avec un oreiller. Les portables sortent: bombardé de photos.

Gros plan sur le sang le slip les bosses le baillon improvisé. "vous n'avez pas le droit". Au bout d'une petite éternité, on le sort sous les huées et les cris de bonne chance.

 

Il récupère le pantalon, et le portable dans la poche, qui étaient restés dehors.

 

Retour au CRA, infirmière et somnifères, médecin ce matin constatation des plaies et traumatisme, la famille vient de choisir un avocat qui a déjà tout pris en main...

 

Sylvie B.

 

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