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Billet de blog 18 sept. 2011

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Tunisie-France, un aller pas si simple

De Zarzis, ville tunisienne frontalière avec la Libye, à l'enfermement au commissariat de Bobigny. Deux jeunes hommes ont espéré pouvoir venir en aide par leur travail à leurs familles démunies restées au pays. Ils sont de nouveau libres, mais jusqu'à quand?

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De Zarzis, ville tunisienne frontalière avec la Libye, à l'enfermement au commissariat de Bobigny. Deux jeunes hommes ont espéré pouvoir venir en aide par leur travail à leurs familles démunies restées au pays. Ils sont de nouveau libres, mais jusqu'à quand?

Hithem, 23 ans, et Amine, 21 ans, sont cousins, les deux fils ainés de familles vivant dans une situation précaire : pour l'un, mère décédée et père sénile sans ressources et, pour l'autre, père opposant politique du président déchu, en prison pendant plusieurs années jusqu'à la chute du despote et mère au foyer également sans ressources. Ils vivaient à Zarzis, devenue depuis la révolution la gare maritime des émigrés tunisiens.

Arrive la "révolution du jasmin" et l'ouverture de fait de la frontière vers le Nord. Ils rejoignent à Creil (Oise) leur oncle français. Ils trouvent très vite dans la ville un travail à plein temps et leur patron est prêt à les embaucher officiellement.

Le vendredi 19 août 2011, ils sont interpellés par la police, font l'objet d'une obligation de quitter le territoire et sont enfermés au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Bobigny (Seine Saint Denis), le temps de préparer leur expulsion. Le 11 septembre – leur rétention a été confirmée par le Juge des Libertés et de la Détention (JLD) pour une première période de 20 jours - leur oncle alerte l'une des infatigables alliées des étrangers en danger: ils vivent très mal l'enfermement, et il semble que l'un d'eux, Hithem, a été gravement brutalisé par ses gardiens.

Ce même après-midi, avec deux autres observateurs bénévoles, elle rend visite à Hithem au CRA:

"On nous a fait attendre une demi-heure environ car son oncle était déjà avec lui avant notre arrivée. Le centre dispose de deux box seulement. Nous avons été autorisés à monter tous les trois en même temps.

De prime abord, on a ressenti un climat de tension lié principalement à notre visite. L'escorte policière nous a demandé si on souhaitait voir le chef du centre alors qu'à aucun moment nous en avions fait la demande. Après une fouille par palpation, nous avons été conduits dans le box où la porte reste habituellement ouverte, à la différence que là il n'y avait pas qu'un seul agent à tendre l'oreille mais trois ou quatre.

Hithem arrive en boitant. Cela dit, pas de traces visibles de violence même s'il y en a vraisemblablement bien eu. Compte tenu du manque de confidentialité, la suite de la conversation avec Hithem s'est tenue en langue arabe.

Hithem nous a dit que dans la nuit du 10 au 11 [septembre] il ne se sentait pas bien et a demandé à voir un médecin. Le témoignage des retenus que j'ai eus au téléphone hier soir vient corroborer les faits relatés par le jeune homme : dans la nuit du 10 au 11 le jeune homme fébrile demande à voir un médecin. Trois policiers (toujours les mêmes) lui reprochent de "faire du cinéma", lui ordonnent d'entrer dans sa chambrée, le suivent et ferment la porte. Un des trois pose sa main sur la caméra pour que l'opération punitive à coups de matraques et gaz lacrymogène ne soit pas filmée. Les coups portés et l'inhalation de lacrymogène provoquent chez le jeune homme des vomissements. Il appelle au secours son oncle à 1h30 du matin.

Hithem nous confie par ailleurs qu'il y a eu dans la semaine deux tentatives de suicide : une par strangulation et un retenu a tenté de s'ouvrir les veines. La visite finie, une petite discussion s'engage avec les policiers, tous sur la défensive..."

Hithem porte plainte pour ces faits.

Le JLD prolonge la rétention des deux frères pour une seconde période de 20 jours.

Samedi 17 septembre, dans un geste de désespoir et parce que retourner en Tunisie lui était insoutenable, Hithem tente de se donner la mort par pendaison. Il est transporté en urgence à l'hôpital Avicenne de Bobigny. Sa vie n'est heureusement plus en danger et il est libéré à 22h.

Son cousin Amine fait aussi le lendemain une tentative de suicide; il est transporté aux urgences du même hôpital. Une autre observatrice appelle alors le CRA pour avoir des nouvelles d'Amine.

"J'ai téléphoné au CRA en début d'après midi afin d'avoir des nouvelles d'Amine. On me demande le nom. Ne l'ayant pas, je leur explique que je souhaiterais avoir des nouvelles de la personne qui a fait une tentative de suicide. La personne m'explique que ce n'est pas suffisant comme information car ils en ont beaucoup.

Face à mon étonnement, il se reprend et me dit qu'ils n'en ont pas tant que cela, qu'il ne faut pas que je m'inquiète, que ce sont tout simplement des petits appels au secours, que de toute façon il y a des associations qui poussent les gens à faire n'importe quoi.

Il me dit aussi que ce n'est pas parce que les personnes font des tentatives de suicide qu'elles ne seront pas expulsées, qu'il faut qu'elles fassent attention car les médecins n'aiment pas que les gens fassent ceux qui vont mal alors que ce n'est pas le cas, qu'ils n'aiment pas ce type de comportement. J'ai bien sûr contre-argumenté mais sans succès."

Toujours aussi infatigable, l'amie des étrangers rappelle le CRA: "je viens d'avoir un des responsables au CRA, le préfet de l'Oise met fin à sa rétention. C'était quand même rageant d'entendre la personne au bout du fil banaliser l'acte. Son oncle va le récupérer aux urgences de l'hôpital Avicenne."

C'est une décision logique, puisqu'il est admis que si la préfecture n'a pas réussi l'expulsion dans les 12-15 premiers jours, il y a peu de chances qu'elle réussisse par la suite, même en prolongeant la rétention jusqu'à 45 jours, comme le stipule la nouvelle loi contre les étrangers. Si l'impétrant n'a pas de passeport et que son consulat n'a pas délivré dans les premiers jours le laissez-passer qui permet de le "reconduire à la frontière", il ne le fera pas par la suite.

La minute de sémantique: le citoyen lambda dit "expulser", le préfet dit "reconduire", mais la PAF (Police Aux Frontières) dit "déporter"...

Martine et Jean-Claude Vernier

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