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Billet de blog 18 déc. 2009

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Tuer à petit feu les étrangers et leur droit au séjour

Sous le fracas de la casse de l’hôpital, de la justice, de la culture pour le plus grand nombre, d’un "grand emprunt" d’une valeur de deux ou trois années de paquet fiscal à rembourser par tous, court le ruisseau de l’étranglement progressif des pauvres d’entre les pauvres : les étrangers dont on veut bien le travail mais pas la présence. On ne peut quand même pas les enfourner tous dans les trains, les bateaux, les avions…

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Sous le fracas de la casse de l’hôpital, de la justice, de la culture pour le plus grand nombre, d’un "grand emprunt" d’une valeur de deux ou trois années de paquet fiscal à rembourser par tous, court le ruisseau de l’étranglement progressif des pauvres d’entre les pauvres : les étrangers dont on veut bien le travail mais pas la présence. On ne peut quand même pas les enfourner tous dans les trains, les bateaux, les avions…

Mohamed El Megder a eu 43 ans le 5 novembre 2009. Marocain vivant en France depuis l’âge de 20 ans, il a fini par fonder une vie de famille au début des années 2000. Avec sa compagne ils ont eu quatre enfants. Sans papiers, la vie est rude. La régularisation reste l’horizon administratif pour lequel on se bat.

Lundi 7 décembre 2009, il répond à une convocation de la Préfecture de Police, au redouté 8ème bureau, chargé des personnes sous le coup d’une décision d’expulsion. Il a apporté ce qu’on lui demandait : preuves de présence en France, deux photos d’identité et justificatifs de domicile. En guise de réception, il se retrouve soudain menotté, puis conduit manu militari au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Vincennes, en exécution d'une Interdiction du Territoire Français (ITF) vieille de cinq ans ! Il avait certes fait quelques bêtises, mais il avait "payé sa dette à la société". Cette arrestation - qui plus est, déloyale - est une forme de cette double peine dont on veut nous faire croire qu’un ministre de l’Intérieur l’aurait abolie en 2003.

Le RESF se mobilise pour tenter d’arracher monsieur El Megder à l’enfermement et le rendre à sa famille. Finalement, la Justice passe et il est libéré le samedi suivant, 11 décembre. Quatre jours plus tard, fauché par une voiture, il est tué sur le coup. C’était mardi dernier.

Coup du sort ? Mauvaise chance ? Voilà un homme qui s’est rangé, qui travaille dur, dans des conditions hostiles, pour assurer une vie digne à sa famille, et qui a été trompé par l’administration dont il attend son salut. Puis contraint à abandonner femme et enfants. Sa nouvelle vie cassée en quelques secondes. Dans quel état sort-il de ce maelström ?

Bien sûr, on aura des explications techniques sur l’accident mortel, mais ce destin brutal est emblématique des innombrables dégâts produits par une loi qui n’a presque rien à offrir à ceux qui souhaitent tout simplement vivre ici comme tout le monde.

On tue l’espoir à petit feu. On refuse le droit au séjour une fois, deux fois, trois fois. On délivre des titres de séjour n’autorisant pas à travailler. Plutôt que de pousser les patrons à faire régulariser leurs salariés, on les contraint à les licencier. Travail au noir, travail précaire, vie précaire, fragilisée, mise en danger. Les survivants sont des héros.

Il y a les individus, mais il y a aussi les associations et organisations qui tentent d’agir aux côtés de l’Etat pour le respect de la loi ou la compréhension de ce qui se joue réellement dans l’immigration. L’air commence à manquer de ce côté-là aussi.

Malgré les résistances, la présence d’associations auprès des personnes placées dans les CRA par la police en vue de leur expulsion risque bien de se limiter à l’information sur leurs droits, alors que jusqu’ici il s’était agi de les aider à accéder à ces droits.

L’association "Soutien, solidarité et actions en faveur des émigrants" (Ssaé) est la dernière forme prise par l’ancien Service social d’aide aux émigrants fondé en 1926. Les missions de service public d’accompagnement social individuel ayant pris fin en 2005, le Ssaé s’est réorientée vers une mission ambitieuse :

"Il contribue à la connaissance des migrations, à changer les regards, à promouvoir le vivre ensemble :

- en proposant une plate-forme ressources rassemblant intervenants sociaux, collectivités territoriales, organismes de protection sociale, entreprises, militants associatifs ou syndicaux...

- en participant au débat public sur la place en France et en Europe des étrangers autour de questionnements divers portant sur l’accueil, le lien social, la diversité, le développement... "

Dans un communiqué, la Ssaé annonce la cessation de ses activités. Malgré des parrainages prestigieux, l’association doit prendre acte de " l'absence de soutien de la part des nouvelles agences de l'État chargées de la mise en œuvre des politiques d'immigration ou de promotion de l'égalité des chances. (…) Le soutien très encourageant de certaines grandes collectivités territoriales ou métropoles n’a pas suffi, dans le délai imparti, pour prendre partiellement la relève budgétaire d'un État défaillant."

Martine et Jean-Claude Vernier

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