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Billet de blog 19 nov. 2009

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Joyeux Anniversaire, Alexander

Le jour de ses 11 ans, Alexander a été expulsé vers les camps de réfugiés de Pologne avec ses parents et sa sœur. Ce sont des Kurdes-Yezides originaires de Géorgie. Appliquant le règlement européen "Dublin 2", la France leur a refusé la protection qu’ils lui demandaient. En balayant tous les efforts de défense et d’accueil déployés par la Cimade et le RESF. Nous répercutons ici le long réquisitoire de l’une des citoyens qui ont tout tenté jusqu’au bout pour éviter cette issue.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le jour de ses 11 ans, Alexander a été expulsé vers les camps de réfugiés de Pologne avec ses parents et sa sœur. Ce sont des Kurdes-Yezides originaires de Géorgie. Appliquant le règlement européen "Dublin 2", la France leur a refusé la protection qu’ils lui demandaient. En balayant tous les efforts de défense et d’accueil déployés par la Cimade et le RESF. Nous répercutons ici le long réquisitoire de l’une des citoyens qui ont tout tenté jusqu’au bout pour éviter cette issue.

"Merci à vous qui lirez cette lettre jusqu'au bout

Joyeux Anniversaire, Alexander !

Tu as onze ans aujourd'hui !

Nous savons que ta vie durant, tu repenseras à ce dix huit novembre 2009. Geneviève t'avait promis que ce mercredi, il y aurait une petite fête, spécialement pour toi et tu étais impatient et tu te réjouissais. Nous aussi.

Mais nous, tes amis ardennais, avons été devancés : La France, dont tu commençais à parler la langue, t'a offert un cadeau somptueux : ce matin même, très tôt, un aller simple pour Varsovie, en Pologne, en compagnie de ta si douce maman, Roussana KORKETI, de ton Papa, Genricki KORKETI, et de ta petite soeur, si fragile, toujours malade, Zinaïda.

Nous pensons toutefois, que ton papa aurait dû finir les examens médicaux qu'il avait commencés. Après l'examen de sa radiographie des poumons, il avait été convoqué d'urgence à un scanner qu'il avait passé le 10 novembre. Si vous aviez été plus habitués à ce qui se passe maintenant en France, vous auriez compris que pour que l'hôpital le convoque à un scanner alors que vous n'aviez même pas encore l'AME (Aide médicale d'Etat), c'est que son état était sérieux. Après le scanner, l'hôpital l'avait convoqué, et il avait commencé le premier recueil de crachats - sur trois - aux fins d'analyse. Avoue que c'est ballot qu'il n'ait pas continué. Vous viviez dans un hôtel (à quatre dans la chambre, puis dans deux chambres), et vous mangiez dans un CHRS, Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, donc un endroit où se retrouve concentrées des personnes par ailleurs fragilisées. Ne crois tu pas qu'il aurait été préférable, pour vous et pour tous les gens que vous avez côtoyés, de savoir de quoi souffrait ton papa ? Puis de le soigner, puisque nous savons parfaitement qu'il ne sera soigné ni en Pologne, ni en Géorgie. Il faut dire que vous êtes Kurdes-Yezides, et qu'à ce titre il y a encore des gens qui pensent que vous n'avez pas les mêmes besoins qu'eux.

Sans doute est-ce à cause de cela aussi, que dans le camp de rétention où vous serez en Pologne, tu n'iras pas à l'école. Personne ne t'ennuiera plus, le soir après la classe, à te faire faire des opérations et du français, pour que tu suives comme les autres, car les autres non plus n'iront pas à l'école.

Cette conception nous fait très peur pour ta petite soeur Zinaïda, qui après un mois de soins normaux par un médecin et tes parents, a dû quand même être hospitalisée à l'hôpital Manchester de Charleville. Elle était tellement faible et fiévreuse, hier pendant la garde à vue de tes parents et la vôtre (oui, votre garde à vue, à toi Alexander et à ta petite soeur, Zinaïda), que le médecin appelé par les policiers a dit "qu'il ne prendrait pas la responsabilité de laisser cette enfant partir dans cet état". Puis Zina a été emmenée aux urgences, mais accompagnée par des policiers, avec ta maman. Après quoi la préfecture nous a répondu que toutes les réponses la tranquillisaient sur la santé de la petite et que l'ordre était donné de poursuivre la réintroduction de ta famille en Pologne. (Principe de précaution ? Compassion ? Humanité ? Risques pour ces personnes ? et pour ceux qu'ils ont côtoyés ? et pour les enfants scolarisés en classe avec eux ?)

Tu sais Alexander, nous nous sommes battus toute la journée. Nous avons pu vous apercevoir en montant sur le muret, malgré les policiers qui ne le voulaient pas. Nous avons cru ce que l'on nous disait, aussi bien les uns que les autres. Ce n'est pas très malin, car on nous a déjà menti si souvent .... Geneviève est restée sous la pluie toute la journée en montant son parapluie rouge très haut pour que vous puissiez voir que plusieurs d'entre nous étaient toujours là.

Mais une fois de plus, tout était joué, scellé, et remarquablement bien huilé.

Vous avez été tirés du sommeil (enfin toi et Zina) parce que cela faisait des jours et des jours que tes parents ne dormaient plus normalement, que le moindre bruit dans le couloir les faisait lever en sursaut et que quand en pleine nuit, ils entendaient des voitures s'arrêter, ils s'asseyaient dans le lit et écoutaient la suite le coeur battant....

Comme convenu, vous nous avez appelés. Comme convenu nous sommes venus et avons tenté encore et encore de faire comprendre à ceux qui, aujourd'hui, ont le pouvoir, que ce qui allait se passer était à tous points de vue catastrophique et complètement injustifié.

Nous n'avons pas eu le droit d'entrer avant neuf heures, dans les locaux du Pole Immigration.

Nous n'avons pas eu le droit d'entrer aux heures normales d'ouverture les policiers nous criant sans ouvrir qu'ils avaient l'ordre de ne pas nous laisser entrer.

Nous avons téléphoné à plusieurs reprise pour demander si vous étiez toujours en garde à vue, ou si vous étiez en rétention afin que l'on vienne vous apporter, comme nous le faisons habituellement, un peu d'argent et quelques bonbons pour le voyage.

Chaque fois il nous a été répondu que vous étiez toujours en garde à vue.

Nous avons pu vous faire passer quelques sacs par des policiers, des anciens de la PAF, qui ont compris que nous voulions seulement adoucir un peu ces terribles moments.

Même alors que vous embarquiez dans le minibus, nous n'avons pas pu vous approcher, ni "parler" avec vous.

Sous les demandes expresses des policiers de se dépêcher, Annie et Geneviève ont pu embrasser rapidement quelques un d'entre vous, mais même pas tous (Il y avait aussi, hélas, la famille KHATCHATOURIAN, David, Margarita, le petit David et sa toute petite soeur Anna arrêtés et mis en garde à vue en même temps que vous).

Le minibus était escorté par une voiture de police. Les deux véhicules sont partis, en trombe, en faisant hurler leur sirène ......

Puis la directrice de la réglementation de la Préfecture des Ardennes nous a téléphoné pour dire que tout ayant été étudié et contrôlé, Monsieur le Préfet maintenait l'ordre de réintroduction des deux familles KORKETI et KHATCHATOURIAN, qui seraient conduites en rétention. à LILLE - LESQUIN. Immédiatement, "ceux qui étaient restés au local CIMADE", contactaient la DER (Défense des Etrangers en Rétention) de LILLE.

Une ultime procédure pour chaque famille était programmée et nous avions encore l'espoir d'éviter au moins pour la petite fille malade, la dureté des camps en Pologne. Rendez-vous était pris pour le lendemain matin, dès 9 heures, entre la DER du Centre de Rétention, la CIMADE Ardennes, et les familles prévenues d'un rendez vous téléphonique à 9 heures du matin.

Vous êtes arrivés à 21 heures. Une dernière fois Geneviève vous a eus au téléphone à 23 heures.

Quand, enfin, nous avons pu avoir la DER, cela a été pour apprendre que vous aviez quitté le camp à 7 heures 50 pour l'aérodrome. Nous étions quelques uns au local. Nous avons eu un immense moment de découragement.

La Pologne accorde si peu de droit d'asile, que l'on peut considérer que vos chances de l'obtenir sont nulles.

De plus vous êtes "caucasiens", tare impardonnable pour une large partie du peuple polonais

Et aussi la Pologne accorde également des asiles avec droits "diminués", ce qui rend la situation des personnes qui en "bénéficient" extrêmement difficile.

Enfin, même quand ils ont le droit d'asile, le sort des étrangers russophones est catastrophique dans cette partie de l'Europe. Et tout cela parce que quand vous avez fui la Géorgie avec l'espoir de demander l'asile en France, malheureusement, vos empreintes digitales, enfin celles de tes parents, ont été relevées en Pologne. C'est pour cela que pendant ces quelques mois on ne vous a pas accordé le droit de remplir un dossier de demande d'asile en France, et que sans recevoir un centime, vous avez vécu si difficilement, avec toujours cette si terrible peur au ventre.

MAIS ALORS, POURQUOI TOUT CELA ?

Oui, à qui profite ce crime ? Quel est l'intérêt de tels actes ? LA FRANCE EN SORT ELLE GRANDIE ? QUELLE EXPLICATION EN DONNERONS NOUS A NOS ENFANTS ? UN JOUR PEUT-ETRE A DES JUGES ?

En tout cas, Mon Cher Alexander, pour la première fois de ma vie, à un moment où on parle de l'identité nationale, j'ai honte d'être française.

Je t'embrasse très tristement, très coupablement,

Arlette SAUVAGE

PS. - L'OFPRA, Office Français pour la Protection des Réfugiés et Apatrides, à PARIS, est un organe par lequel tous les demandeurs d'asile passent pour obtenir ou non le statut de réfugié. C'est cela que la préfecture de Châlons en Champagne ne vous a pas DONNE LE DROIT DE FAIRE.

L'OFPRA, avait osé déclarer la GEORGIE, pays que tes parents et toi aviez dû fuir, Alexandre, un pays "d'origine sûr", avec toute les conséquences que nous avons constatées sur les malheureux qui le fuyaient. Aujourd'hui l'OFPRA a, discrètement, rectifié son erreur, et ton pays N'EST PLUS UN PAYS D'ORIGINE SUR.

Gardons espoir, peut-être se rendra-t-on compte que la Pologne, en 2009, est un pays où ni l'étude des dossiers, ni l'accueil des demandeurs d'asile, ne sont compatibles avec les Droits de l'Homme, ni avec la Déclaration Universelle des Droits de l'Enfant, dont on célèbre les vingt ans en ce moment à grand renfort de cérémonies, ni avec la Convention Européenne des Droits de l'Homme.

Nous espérons que tu verras ce moment, Alexandre, mais pour ton papa et ta petite soeur, nous avons très peur qu'il soit alors trop tard."

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