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Billet de blog 30 mai 2011

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Mer passage, ou mer barrage?

Depuis Homère, les voyages à travers la mer Méditerranée ont permis d'innombrables et fructueux échanges entre les habitants des terres environnantes. L'UE s'efforce de mettre fin à cette vieille tradition en filtrant sévèrement les déplacements. Un filtre qui tue aussi.

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Depuis Homère, les voyages à travers la mer Méditerranée ont permis d'innombrables et fructueux échanges entre les habitants des terres environnantes. L'UE s'efforce de mettre fin à cette vieille tradition en filtrant sévèrement les déplacements. Un filtre qui tue aussi.

De l'Afrique du Nord vers l'Europe du Sud, le parcours commence par des accords bilatéraux. Un traité d’amitié et de coopération signé en 2009 peut se résumer ainsi: en échange du contrôle et de la protection de ses frontières, l’Italie aide la Libye à consolider ses échanges commerciaux avec l’Europe. Et pour être sûrs de décourager les récalcitrants qui auraient échappé aux barrières dressées par les pays riverains du Sud, depuis 2005 il y a aussi Frontex, la patrouille de protection des frontières de la frileuse Europe.

Car, comme le précise la Commission, "Des frontières extérieures efficaces et crédibles sont d'une importance capitale. L'UE doit être en mesure de gérer les flux de personnes qui souhaitent voyager pour une courte durée ou migrer régulièrement dans l'UE, tout en empêchant l'entrée des personnes non autorisées."

Ainsi, selon le réseau Migreurop, entre janvier et début mai 2011, "environ 1 000 personnes sont mortes en mer en essayant d’atteindre les côtes fortifiées des rives sud de l’Union européenne. Elles sont venues s’ajouter aux quelques 15 000 morts victimes d’une « guerre aux migrants » qui atteint actuellement des sommets d’inhumanité. (…) Dans son édition du 8 mai, le journal britannique The Guardian rapporte qu’au début du mois d’avril une soixantaine de boat people sont morts de faim et de soif après avoir dérivé des journées entières. Sous la menace des patrouilles chargées d’empêcher l’approche des côtes italiennes et maltaises, ils étaient aussi sous le regard des bâtiments de la coalition internationale engagée en Libye."

Ces migrants, qui sont-ils, d'où viennent-ils, et pourquoi? C'est aussi embrouillé que la relation entre les pays de la rive nord et ceux de la rive sud, dont les régimes dictatoriaux étaient bien utiles à l'UE comme garde-frontières.

Selon Le Monde du 19 mai 2011, "Battus, volés, chassés de leur travail, parfois violés ou jetés en prison sans autre motif que d'avoir « la peau noire » : le sort des immigrés subsahariens résidant dans les zones rebelles de Libye n'est guère enviable. (…) Parmi les personnes fuyant la Libye en guerre, 14 000 migrants africains sont arrivés en Italie et à Malte, entre le 26 mars et le 15 mai. Mais 1 200 autres sont morts, noyés durant la traversée de la Méditerranée. Plusieurs de ces bateaux naufragés ont été repérés et abandonnés à leur sort par des navires ou des hélicoptères " non identifiés ", assure le responsable du HCR. Selon le réseau Migreurop, un autre bateau de migrants, transportant plus de 600 personnes, erre actuellement aux larges des côtes libyennes alors que des bâtiments de la coalition internationale engagée en Libye patrouillent en Méditerranée." D'après l'AFP, ce bateau (ou un autre encore?) aurait fait naufrage le 6 mai à l'aube au large des côtes de Tripoli.

Mieux encore, le régime libyen expulse quantité de noirs raflés dans les quartiers africains de Tripoli, en les embarquant de force sur des barcasses à destination de Lampedusa. Serait-ce une riposte aux attaques de l'OTAN?

Et puis, il y a l'impressionnante "invasion tunisienne", dont un bilan indicatif circulait à la mi-mai

Paris. Le collectif des Tunisiens de Lampedusa à Paris (quelques centaines de personnes) se bat pour obtenir un lieu pour vivre et s'organiser et des papiers. Après avoir été accueillis à la CIP-IDF pendant plusieurs jours, ils ont occupé du 1er au 4 mai, avec d'autres personnes solidaires qui, elles, ont des papiers, un immeuble appartenant à la ville de Paris qui a été violemment évacué par la police. Les relations avec la Mairie de Paris sont tendues. Cela fait maintenant une semaine qu'un gymnase du 11e arrondissement est occupé et que la situation devient de plus en difficile, fatigue, répression, individualisme de certains, conditions de vie difficiles et enjeux politiques complexes. Voir la chronique de l'occupation ici. Hormis ceux qui se sont regroupés en collectif autour de l'occupation de l'immeuble du 1er au 4 mai, des centaines d'autres Tunisiens récemment arrivés se regroupent où ils peuvent et notamment dans un square situé porte de la Villette. Outre la faim, le froid et les très mauvaises conditions d'hygiène, ils sont soumis à de perpétuels harcèlements et régulièrement arrêtés lors de ratissages policiers où, en quelques heures, des dizaines d'entre eux sont raflés afin d'être fichés, frappés d' arrêté d'expulsion, enfermés en centre de rétention ou expulsés en Italie.

Marseille. A Marseille également, suite aux harcèlements policiers et aux rafles, des migrants tunisiens se sont regroupés et ont été accueillis dans un squat de la ville.

Bari. Vendredi 150 Africains qui attendent depuis cinq mois la réponse à leur demande d'asile ont occupé les voies et bloqué les trains afin de protester contre le rejet de leur demande.

Turin. Deux actions de solidarité : des visites au consulat français et à l'alliance française jeudi pour y diffuser un tract de solidarité. Dans la nuit de vendredi à samedi un rassemblement, avec un feu d'artifice aux cris de « liberté! » a également eu lieu sous les murs du centre de rétention de la ville alors que dans la journée deux retenus avaient été emmenés pour être emprisonnés, accusés d'avoir participé à des émeutes en février dans le centre.

Milan. Sept Tunisiens, qui passaient en procès mercredi pour avoir mené et revendiqué une révolte fin avril dans le centre de rétention de rue Corelli, ont été condamnés à 10 mois de prison. Ils font partie de de ces nombreuses personnes qui veulent rejoindre la France et dont le voyage s'arrête au détour d'un contrôle de police. Les personnes présentes dans la salle d'audience ont manifesté bruyamment leur solidarité aux sept condamnés, qui auront au moins pu voir qu'ils n'étaient pas seuls.

Camp de Santa Maria Capua Vetere. Une centaine de prisonniers de ce camp d'accueil transformé du jour au lendemain en camp de rétention ont entrepris une grève de la faim.

Modène. Le 7 mai plusieurs Tunisiens arrivés après l'accord du 5 avril en Italie, et donc décrétés expulsables, ont organisé une évasion collective du centre de rétention pour échapper à leur expulsion. Ils ont presque tous été rattrapés.

Ile de Lampedusa. Dès que le temps et la mer le permettent, de nouveaux bateaux chargés de celles et ceux qui veulent fuir, découvrir, améliorer leur vie ou la changer arrivent. Ainsi 1200 personnes sont arrivées hier vendredi 13 mai, plusieurs centaines sont en train d'approcher aujourd'hui. Parmi ces personnes qu'on appelle les migrants, les réfugiés, les tunisiens, les clandestins, sans doute des dizaines d'histoire singulières. Une des ces histoires est évoquée dans les journaux italiens, celle de Nizar, prisonnier à Lampedusa et en attente d'expulsion, que sa femme hollandaise vient de rejoindre sur l'île.

Un article d'une revue tunisienne raconte un mois avec les immigrés de Lampedusa à Paris et décrit l'enchaînement d'évènements au pays qui les ont conduits du sud tunisien jusqu'ici.

"La grande majorité a entre 20 et 25 ans. Ils n'ont donc connu que le régime de Ben Ali. Comme beaucoup de jeunes, ils ont suivi une scolarité raccourcie du fait de la précarité des revenus de la cellule de vie familiale à laquelle ils appartiennent. Ils ont tenté, souvent réussi puis de nouveau se sont retrouvés exclus de ce que l'on nomme "la vie active". (…)

Nous avons côtoyé des instituteurs, des aide-soignants, des préparateurs en pharmacie, des pêcheurs, des serveurs, des vendeurs à la sauvette, des étudiants disposant de diplômes souhaitant poursuivre un cursus (20% de l’effectif de La Villette) des mineurs hébétés s’accrochant aux basques des plus âgés de leur village (10% de l’effectif), un vieux couple dont la femme est malade, des demandeurs de soins urgents... Tous errants, dans un gymnase de fortune, dans un parc, dormant à même le sol… en quête d'une solution comme avaient pu la trouver les anciens, mais cette fois-ci tous sans illusion... "

A Paris, délogés de squat en squat, interpellés, mis en centres de rétention en vue de leur expulsion, quelques centaines de jeunes Tunisiens persistent dans leur recherche d'une vie tout simplement normale.

Ironie: alors qu'un accord franco-tunisien signé en 2009 prévoit la venue de 9 000 Tunisiens par an dans le cadre de l’immigration professionnelle (comme serveurs, maçons, couvreurs, cuisiniers…), en 2010, seuls 2 700 Tunisiens sont venus en France. C'est plutôt la partie de l'accord portant sur la réadmission des indésirables par la Tunisie que l'on a tenté de mettre en oeuvre début 2011.

Terminons sur la réflexion d'un jeune Tunisien entendue du côté de la Porte de La Villette à Paris: "La police de Ben Ali, on va bientôt dire qu'elle était moins pire que la police en France. Au moins elle ne harcelait pas les touristes."

Martine et Jean-Claude Vernier

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