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Billet de blog 30 déc. 2017

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L'enfer migratoire vécu de l'intérieur

Deux années de galère d'un demandeur d'asile débouté, expulsé de France pour se retrouver dans les geôles de RDC, violemment interrogé, malade, mal soigné puis, grâce à la force du lien établi en France, reparti sur les routes de la migration, mis en prison ici et là avant de retrouver les siens. Pour parvenir enfin à convaincre les autorités françaises de la réalité des persécutions qu'il fuyait.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je m’appelle Blaise. En 2009, j’ai fui mon pays, la République Démocratique du Congo, pour des raisons politiques : On m’a accusé de fournir des machettes aux villageois pour préparer une rébellion contre le pouvoir en place. J’ai donc été contraint de fuir mon pays, après une période de six mois d’emprisonnement dans un cachot.

Je suis arrivé en France pour la première fois le 16 février 2010 pour faire une demande d’asile, qui a été rejetée en 2013. Malgré une obligation de quitter le territoire, j’ai continué à mener ma vie en France avec ma compagne et mes amis et à poursuivre mes activités bénévoles auprès de l’association des Handicapés de France et de l’association « Accueillir et Partager ».

Ne pouvant pas continuer à vivre clandestinement en France, j’ai décidé de faire une demande de régularisation. N’ayant pas de passeport, je me suis rendu à l’ambassade du Congo à Paris pour les formalités. Un ami m’avait vendu un billet de train demi-tarif. Lors d’un contrôle, j’ai appris que ce billet était faux. J’ai été arrêté et conduit au centre de rétention de Rennes. Comme au Congo, je me retrouvais à nouveau enfermé comme un criminel, alors que je venais d’engager des démarches de régularisation et que mon mariage était programmé trois semaines plus tard. Tous mes efforts de survie et d’intégration en France s’écroulaient et je redoutais l’expulsion.

Je suis resté 32 jours enfermé au centre de rétention administrative (CRA). Je partageais ma chambre avec un Algérien qui avait refusé un vol. Ils sont venus le chercher une nuit et l’ont attaché sous mes yeux avant de l’expulser par la force.

Il a été remplacé pour un Turc qui a subi le même sort. Je ne pouvais plus trouver le sommeil, car je savais que ce serait moi le prochain. Par solidarité, les autres retenus ont engagé une grève de la faim et signé une pétition contre mon expulsion.

Lors de mon second passage devant le Juge des libertés et de la détention (JLD), j’ai évoqué mes craintes d’être à nouveau emprisonné en rentrant au pays. La juge m’a rassuré en me disant que si je ne m’opposais pas à mon expulsion, je voyagerais comme un touriste et que je serais libre en arrivant à Kinshasa.

Comme pour les autres retenus, les policiers sont venus me chercher en pleine nuit le 17 novembre 2015. Je les ai suivis sans résistance. Ils m’ont escorté jusqu’à Paris. Je suis monté en premier dans l’avion sans escorte policière et sans menottes. Le pilote m’a informé que je sortirais en dernier.

Arrivé à Kinshasa, le pilote a remis aux autorités congolaises un épais dossier sur ma situation. Aussitôt j’ai été menotté et conduit au bureau de l’immigration. Ils m’ont informé que j’étais recherché. Après deux heures d’interrogatoire, ils m’ont emmené à la prison du Camp Tshatshi sur une base militaire. J’ai été placé dans une cellule avec cinq autres personnes considérées comme des opposants politiques. J’y suis resté deux semaines sans être présenté devant un juge. Par contre j’ai subi un interrogatoire par un général et quatre soldats qui m’ont violenté. Ils m’ont remis en cellule sans soin alors que j’avais plusieurs plaies sur le corps. Mon état s’étant aggravé, ils m’ont transféré deux semaines plus tard à la prison de Makala où j’ai été soigné, avant de m’enfermer à nouveau dans un pavillon avec une trentaine de détenus. J’y suis resté deux mois. Comme je souffrais de malaria et de typhoïde, ils ont décidé de me transférer à l’hôpital central de Kinshasa. Grâce à l’avocat de mon frère, j’ai réussi à soudoyer un médecin qui m’a aidé à fuir dès que mon état de santé l’a permis.

Je n’avais plus qu’un seul choix, fuir à nouveau. Dès ma sortie de l’hôpital, je suis passé au Congo Brazzaville. J’ai appelé ma future épouse restée en France pour qu’elle m’aide à payer un nouveau passeur pour revenir en Europe. J’ai pris un vol Brazzaville - Istanbul. Dès mon arrivée en Turquie le 16 mars 2016, j’ai appris que la frontière serait fermée à partir du 20 mars. J’ai donc aussitôt pris la mer pour la Grèce. Je suis resté bloqué deux mois et demi à Athènes, avant de poursuivre mon parcours migratoire par la route des Balkans. Pendant dix jours, nous avons marché en nous cachant de la police. Nous dormions dans la forêt jusqu’à notre arrivée en Hongrie, où j’ai été arrêté en compagnie d’une vingtaine de migrants, majoritairement syriens. J’ai été enfermé dans un camp de rétention près de Gyor pendant six mois dans des conditions très difficiles. En tant qu’africain, j’étais régulièrement victime de racisme de la part des gardiens. J’ai été contraint de faire une demande d’asile en Hongrie.

Le 7 décembre 2016, je retrouve enfin ma liberté et je peux poursuivre ma route. C’est à nouveau ma compagne qui m’a aidé à financer mon voyage. J’ai pris un train pour l’Autriche, où j’ai à nouveau été arrêté et enfermé pendant deux jours. J’ai ensuite réussi à prendre un train à Vienne pour Paris. Je suis arrivé pour la seconde fois en France le 22 janvier 2017.

Dès le 26 janvier 2017, je me suis présenté à la préfecture d’Ille et Vilaine pour refaire une demande d’asile. J'ai dû patienter encore plusieurs semaines avant que la préfecture accepte d'enregistrer ma demande d'asile comme un simple réexamen. Aucun document ne m'a été délivré pour me permettre de circuler librement pendant l'étude de mon dossier.

Je pensais que cette fois ce serait une formalité, que mon emprisonnement dès mon arrivée à Kinshasa et les mauvais traitements subis suffiraient à les convaincre de me protéger.

J'adresse un nouveau récit détaillé à l'OFPRA fin juin 2017. Quelques jours plus tard, je reçois un SMS m'informant que « l'OFPRA a statué sur ma demande d'asile », alors que je n'ai pas encore été convoqué ! Le courrier recommandé me confirme que ma demande est irrecevable. Toutes mes déclarations sont remises en cause par l'OFPRA.

Je suis convoqué le 13 décembre devant la CNDA. C'est l'audience de la dernière chance. Je l'ai bien préparée avec mon avocate... peut-être trop. Je suis fébrile, je sais que mon avenir en dépend. Le juge ne me pose qu'une question, puis donne la parole à mon avocate. L'audience dure cinq minutes...

Je suis anéanti. Mon avocate me fait comprendre que le juge avait pris sa décision avant l'audience, mais qu'elle ignore dans quel sens. Wait and see...

La décision tombe le 22 décembre. : JE SUIS RÉFUGIÉ !

C'est mon plus beau Noël.

Dans cette décision, il est notamment précisé :

le rapport de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada du 10 juillet 2017... /... , souligne que les personnes éloignées de RDC sont interrogées à leur retour à Kinshasa par la Direction générale des migrations (DGM) sur leurs agissements à l'étranger ; que des cas de détention ont également été observés en particulier à l'encontre des militants politiques ; qu'un article publié en février 2014.../...souligne à ce titre la révélation des sources internes et confidentielles émanant des autorités congolaises faisant état de directives officielles tendant à l'arrestation des déboutés du droit d'asile afin d'identifier des membres du mouvement des « combattants » en Europe et préconisant l'usage de la torture, dans la plus grande discrétion.../....

L'état français ne peut donc ignorer qu'en expulsant un débouté du droit d'asile vers la RDC, il l'envoie dans les geôles de Kabila où il sera soumis à la torture.

Recueilli par Martine et Jean-Claude Vernier

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