« nouvelle Donne » ou « tour de bonneteau » ? (2)

Comme suite du billet « nouvelle Donne » ou « tour de bonneteau » ?, je détaille mon interprétation du programme de nouvelle Donne (à la demande de L CORBUCCI), chapitre par chapitre :
(comme cela risque de provoquer des débats techniques, je demanderai aux « veilleurs » de nouvelle Donne de bien vouloir examiner les propositions du programme du FdG avant d’aborder les points qu’ils souhaitent critiquer)

D’où vient la crise ? : « ce n’est pas en diminuant encore les salaires (pour être un peu plus compétitif que le voisin) qu’on va sortir de cette situation… ». Comment augmenter massivement les salaires ? Smic ? Lois ? Taxes ? Salaire maximum ? Hausses dans le public comme dans le privé ? Comment déminer le chantage à la compétitivité internationale ? Par la relocalisation ? Mais comment ? Incitations ? Investissement public ?

Environnement : « Ce n’est pas en mettant quelques rustines à un système qui s’effondre qu’on va construire une nouvelle société… Pour sortir de la crise, il faut provoquer une vraie métamorphose ». C’est moi qui suis trop exigeant ou c’est vraiment un peu court ?!

Economie :
« Créer un impôt européen sur les bénéfices des entreprises », pour les bénéfices non-réinvestis. Très bien, mais dans l’actualité brûlante du consentement à l’impôt au sein même des états, le plus difficile n’est pas de trouver le bon levier technique de financement, c’est de mettre en place une politique européenne et des institutions en rupture radicale avec l’existant. Nous, nous disons que l’effort doit se concentrer sur la stratégie pour accéder aux leviers économiques. Le programme de nouvelle Donne explique son plan dans le volet « Europe » (voi ci-dessous) mais sous-estime très, très largement la puissance de l’adversaire.
« Redonner de l’oxygène aux États en finançant la vieille dette publique à 1% ». OK pour ça, mais rien sur la part illégitime de la dette, rien sur la « jeune » dette, c’et-à-dire sur la politique publique à venir, et rien sur le moyen de tordre le bras à la BCE. La charrue, c’est bien, mais il faut les bœufs !
« Boycotter les paradis fiscaux (…) Nouvelle Donne modifiera le code des marchés publics ». Et pour les (quelques) entreprises qui ne dépendent pas des marchés publics, on laisse faire ? Des entreprises comme Total vont bien rigoler… Nous, au FdG, proposons de rendre illégaux tous les transferts de fonds avec les paradis fiscaux. Ce qui présente l’avantage de toucher le blanchiment d’argent et donc les mafias. Et bien entendu nous détricoterons les montages internationaux qui permettent à des entreprises françaises de se domicilier là où elles sont intouchables. Evidemment, ça nécessite un sacré contrôle des banques françaises.
« Une vraie révolution fiscale pour rendre l’impôt plus simple et plus progressif ». Quel impôt ? Le paragraphe renvoie simplement à Thomas Piketty. Faire une analyse serait un peu long, je relève simplement que « révolution » et « plus simple et plus progressif », c’est un peu timide. Pour l’impôt sur le revenu, nous aussi nous proposons concrètement de lisser, mais aussi de faire contribuer tout le monde, et surtout de limiter les revenus (par la dernière tranche d’impôt). Tout ceci constitue des éléments d’une vraie révolution fiscale !

L’emploi : C’est le chapitre fourre-tout du programme : Licenciements, précarité, logement, délocalisations, économies d’énergie, baisse du temps de travail. En quelques mots, ma critique porte sur l’angélisme des moyens davantage que sur les objectifs. « Négocier un traité de convergence sociale » pour lutter contre le dumping social intra-européen, c’est super, mais on s’y prend comment ? On négocie avec qui ? Vous connaissez beaucoup d’électeurs en France qui ne sont pas déjà d’accord avec cet objectif ? Nous, nous avons le courage de dire qu’il faut obliger certains états européens à venir à la table de négociation, par la désobéissance puis par la renégociation des traités, et en menaçant de quitter la zone euro s’il le faut, c’est-à-dire en ayant préparé un plan de sortie s’il fallait mettre cette menace à exécution. C’est ce que j’appelle une proposition responsable et donc politique.

Finance : « séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires », etc. L’essentiel de ces mesures figurent dans le programme du FdG, lequel comporte 3 pages sur ce sujet, qui commencent par une action déterminante : « Adoption d’une loi portant création d’un pôle public financier transformant notamment la politique et les critères du crédit ». Imaginer que ces mesures vont s’appliquer juste parce qu’on le souhaite ardemment, c’est sous-estimer la puissance de l’adversaire, qui ne va pas rester les bras croisés pendant qu’on le dépouille ! Il faut une grande institution financière publique, adossée à des lois, pour lutter et, par exemple, casser complètement la mécanique de la spéculation. C’est ça, une proposition politique.

Démocratie : « non-cumul très strict des mandats », « Loi d’Initiative Citoyenne », « Référendums citoyens », tout ça est très bien. C’est un bon début, mais c’est trop court pour que Pierre Larrouturou puisse appeler ça la 6ème république. Et quid de la démocratie dans l’entreprise ?

Europe : c’est LE chapitre politique du programme. Certes, il y en a donc un. Il propose une gouvernance européenne (sans parler de « gouvernement » européen) sous le vocable « système entièrement parlementaire », avec une citoyenneté européenne, même si ce n’est pas dit (dans la mesure où il y aurait des élections parlementaires, on peut parler de citoyenneté, je pense). Le tout dans un espace réduit à 8 ou 9 pays européens. Voila un projet courageux. Personnellement, je n’y adhère pas, mais je respecte l’ambition. Les auteurs ne disent pas s’ils acceptent l’expression « Europe fédérale », mais ça y ressemble beaucoup. Bien sûr, je reste perplexe sur le destin des 20 pays de l’Union qui « ne veulent pas d’une intégration politique ou d’une Europe sociale ». Vous trouvez que l’Allemagne, dans sa politique actuelle, est en phase avec l’« Europe sociale » que vous appelez de vos vœux ? Vous trouvez que les tractations pour construire le GMT sont de bons indicateurs pour attester de la volonté des 8 ou 9 pays auxquels vous pensez ? Je pense que l’intégration politique est tout à fait accessible, précisément parce que les forces en présence ont intérêt à la construire… mais sur des bases néolibérales !!! Je ne crois pas un instant que ces deux exigences (intégration politique et Europe sociale) soient prêtes à être réunies. Il suffit de voir la montée de l’extrême droite dans l’Europe. Il ne suffit malheureusement pas d’avoir des élections parlementaires européennes dans 9 pays pour éliminer le risque d’une montée en puissance du système néolibéral, tel qu’il est pré-écrit dans les documents du GMT. Le blocage des politiques sociales par l’Europe non-démocratique se transposerait sur le niveau du GMT, lui aussi non-démocratique. C’est la politique intégrée de l’Europe qui serait bloquée, ça ne changerait rien à la situation actuelle.

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