Admission en fac ? « OUI SI » mon banquier est d’accord

Dans le secondaire et le supérieur, les profs vont devoir travailler dur pour évaluer les élèves et sélectionner les demandes d’admission en fac. Mais patience, la relève ne tardera pas : bientôt, ce sera le banquier qui se chargera de délivrer les fameuses sanctions : « OUI », « OUI SI », « EN ATTENTE » ou « NON ». Pour obtenir la filière de son choix, mieux vaudra déclamer : « J’aime ma banque »

S’il est un secteur dans lequel les gouvernements ont intérêt à agir avec une extrême prudence, c’est bien celui de l’éducation et de l’enseignement supérieur. Ce n’est pas que les agents de ce secteur soient, davantage que dans d’autres, portés au corporatisme. C’est plutôt que la majorité des agents de l’éducation et de l’enseignement supérieur sont protégés par un statut solide, celui de la fonction publique. La prudence et la patience gouvernementales sont donc de mise face à des agents qui ont conservé de fortes capacités de résistance (et qui peuvent aussi porter la voix des agents contractuels) sans craindre pour leur propre emploi.

C’est pourquoi, dans ce secteur davantage que dans tout autre, il faut toujours interpréter les réformes comme les premières étapes, prudentes, d’un plan plus ambitieux. Dans ce secteur, l’arbre de la réforme technique cache toujours la forêt d’une mutation politique. La preuve en est faite, documents à l’appui, pour ce qui est du projet de loi porté par Frédérique Vidal : le « projet de loi relatif à l’orientation et à la réussite des étudiants » vise, à terme, un désengagement de l’État, une dérégulation massive qui toucherait le statut des agents comme les sources de financement, la concurrence des établissements et des diplômes, la fin des référentiels nationaux, et donc une explosion des inégalités géographiques, sociales et économiques pour les étudiant.e.s.

Macron et l’Université : allo Gary-Bobo ?

Parmi les théoriciens de ce plan, le professeur d’économie Robert Gary-Bobo s’est distingué par une décomplexion droitière poussée à l’extrême. La « note »1 qu’il a rédigée à l’attention d’Emmanuel Macron, alors en pleine campagne pour la présidentielle, permet de situer le projet de loi Vidal dans la frise chronologique d’un basculement du modèle français vers le modèle anglo-saxon. En effet, s’il fallait résumer cette feuille de route, il suffirait de pointer ce qui se passe au Royaume-Uni, aux États-Unis ou en Australie. Les universités y pratiquent des frais d’inscription qui, vus de France, sont stratosphériques2. En Angleterre, l’évolution sur 20 ans a été vertigineuse : de la quasi-gratuité, les universités sont passées à des frais de près de 10 000€ en moyenne pour année de Licence, le plafond ayant triplé entre 2011 et 2012.  Et encore, c’est après que les dirigeants anglais ont mis le holà à une explosion de ces tarifs et les ont plafonnés à « seulement » 9 000 livres (environ 10 200€) par an. Par ailleurs, dans ces systèmes universitaires, la rémunération des enseignants est peu ou pas réglementée, la recherche est largement découplée de l’enseignement, et la plupart des agents sont précaires.

Tel est, en substance, le modèle qu’Emmanuel Macron cherche à importer en France. Robert Gary-Bobo, après que ses messages ont été dévoilés par Wikileaks, ne se cache plus du rôle qu’il a joué dans les plans présidentiels pour l’éducation et l’enseignement supérieur. Tout juste a-t-il demandé au blogueur qui héberge sa « note » de la retirer de son site. Heureusement pour nous, citoyen.ne.s, ce blogueur est de la race des courageu.x.ses. et continue à nous en faire profiter.

Il est donc aisé de se faire une idée de l’objectif visé et de le résumer en quelques idées fortes. Mais il serait dommage d’en rester là et de se priver des formules truculentes du docteur Gary-Bobo. Voici donc quelques extraits. Attention aux âmes syndicalistes sensibles, ça pique fort !

« Instaurer la sélection mine de rien »

À la page 7 de la note, le paragraphe intitulé « Instaurer la sélection mine de rien » annonce les couleurs : « Il faut instaurer la sélection sans faire de vagues en réglant du même coup la lancinante question du diplôme national, auquel sont si attachés les syndicats (…). La carte des diplômes évoluera en réponse à la demande et les équipes universitaires feront leurs choix en fonction de leurs possibilités et de leurs effectifs étudiants (…). Il se peut que des universités n’évoluent pas, tandis que d’autres évoluent très vite. Là encore : laisser faire. Les étudiants se précipiteront dans les formations sélectives et payantes qui correspondent à leurs niveaux et à leurs aspirations (y compris des formations professionnalisées courtes adaptées aux publics les plus mal préparés à l’enseignement supérieur). Cela deviendra difficile de contester, et la contestation ira sur un autre terrain. »

On le voit par cette phrase de conclusion, Robert Gary-Bobo ne se contente pas de faire profiter les oreilles présidentielles de ses préconisations techniques ; il fournit en prime quelques suggestions sur le terrain de la stratégie politique et de la communication. Ainsi conseille-t-il : « Il faut bannir du vocabulaire les mots de concurrence et d’excellence, détestés par les syndicats d’enseignants et d’étudiants. Remplacer ces mots systématiquement par ouverture et diversité ». Les syndicats apprécieront la sollicitude du bon docteur Gary-Bobo !

Mais la sollicitude et la générosité de l’auteur ne laisse pas de côté les étudiant.e.s. Pour elles et eux, il a la solution : l’emprunt bancaire.

« Impliquer les banques »

Ainsi concède-t-il : « Il n’est pas souhaitable (et sans doute pas possible politiquement), pour de nombreuses raisons, d’augmenter les droits sans en même temps mettre en place un grand système de crédit aux étudiants supervisé par l’autorité publique » (p. 1, paragraphe Développement du crédit aux étudiants).

Or, pour emprunter l’équivalent de 30 000€ pour un diplôme de Licence, à qui s’adresser si ce n’est à votre banquier ? Cette évidence est confirmée par Robert Gary-Bobo : « Il semble que les grandes banques commerciales soient les mieux placées pour développer le crédit aux étudiants : c’est leur métier ; elles ont un réseau » (p. 2). Les mauvaises langues diront que c’est financièrement risqué, mais l’auteur a pensé à tout : « Il faut que l’État, les services fiscaux, acceptent de sécuriser ces crédits d’une certaine manière (au besoin en reprenant les crédits à problèmes). Nous vivons pour quelques années dans une période de taux d‘intérêt historiquement bas : il faut en profiter pour faire démarrer ce système. » (p. 2). Quant aux gauchistes qui voient dans l’endettement étudiant un risque systémique de surendettement, ils feraient mieux de lire la leçon de Robert Gary-Bobo, qui a le courage de poser la bonne question : « Le surendettement. Un sujet pour la presse à sensation ? » (extrait d’un diaporama fondé sur le livre Performance sociale, financement et réformes de l’enseignement supérieur, de Robert Gary-Bobo). Exit le travail d’enquête de François Delapierre et de son livre La bombe de la dette étudiante, et vive le tandem « frais d’inscription / emprunt » !

C’est donc bien au banquier que l'on confiera la relève de cette lourde tâche qu’est la sélection des élèves et donc l’évaluation des candidatures pour l’enseignement supérieur. Celui qui paie les violons choisit la musique. Les enseignants, à qui on demande aujourd’hui de prendre en charge cette sélection, pourront souffler un peu et se consacrer à ce qui sera devenu leur souci majeur : garder leur poste coûte que coûte et, pour ce faire, rester à l’écoute des ambitions du directeur d’établissement et de son service de ressources humaines.

Quant aux futur.e.s étudiant.e.s, une fois achevé le plan du docteur Gary-Bobo, il leur suffira d’être à l’écoute des critères du banquier, et bien mémoriser la formule magique pour l’admission en fac : « J’aime mon université, j’aime ma banque ».

 

(1) J’ai eu connaissance de cette information par un représentant du SNESUP, que je remercie vivement. Voir sur le site ed la SNESUP un diaporama analysant le projet de loi.

(2) Cette politique fait tourner à plein régime l’idée selon laquelle les étudiant.e.s sont des « consommateurs » de leur formation, et qu’ils et elles doivent en payer le coût grâce au sursalaire que leurs diplômes leur permettront de percevoir une fois dans le monde du travail. Cette conception capitaliste des formations est critiquée dans le livre Un salaire étudiant. Financement et démocratisation des études, d’Aurélien Casta. Voir aussi l’article en ligne publié sur questionsdeclasses.org

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