Bonnet d’âne pour Emmanuel Todd

En exergue de l’interview d’Emmanuel Todd dans le numéro 865 de Marianne sur « les bonnets rouges, une chance pour la France », la phrase suivante : Mélenchon est un petit-bourgeois radical-socialiste qui n’aime pas le désordre. Avec lui, la gauche de la gauche est vraiment mal barrée. On se demande pourquoi le journal n’a pas choisi une phrase en rapport avec le cœur de l’interview, telle que Hollande semble moins président de la république française que vice-chancelier du système allemand, ou bien la phrase Ce que montre paradoxalement la révolte bretonne, c’est à quel point le FN, parce qu’il divise les français, est une aide au système, ou encore la Bretagne des producteurs, ouvriers et patrons, affronte le Paris des prédateurs ? La tentation du Mélenchon-bashing l’aurait-t-elle emporté sur les bonnes pratiques journalistiques ?

L’analyse que fait Emmanuel Todd est très intéressante d’un point de vue historique et sociologique, mais sur le fond politique ses vues sont très proches de celles de Mélenchon. Il y avait bien deux positions en Bretagne, à Quimper d’une part et à Carhaix d’autre part. La Bretagne est, nous dit Emmanuel Todd, touchée de plein fouet par la logique européenne du jeu sur le coût du travail. Mélenchon ne dit rien d’autre quand il condamne l’attitude de certains bonnets rouges qui défendent ce système suicidaire de mise en concurrence déloyale par l’Allemagne. L’un et l’autre nous alertent précisément sur la complexité de la révolte, sur le fait que chez les bretons, ce n’est pas bonnet rouge et rouge bonnet.

On comprend donc que l’emportement d’Emmanuel Todd est irrationnel, épidermique, sans rapport avec le reste de l’interview. La seule accusation de fond qu’Emmanuel Todd porte contre Mélenchon est d’ignorer l’histoire et de ne pas voir que le caractère chaotique et ambigu de la révolte bretonne est un signal prometteur. Mais comment le co-président du Parti de Gauche pourrait-il applaudir le fait que la révolte bretonne soit en partie progressiste et en partie réactionnaire, au simple motif qu’il s’agit là de caractéristiques aboutissant parfois à de grandes choses, telles que la Révolution Française ? Dans ce chaos, le rôle de Mélenchon est de renforcer la dimension progressiste de cette révolte, par son action. Car si les acteurs politiques de gauche ne font rien, certes la révolte finira par trouver sa cohérence, mais dans le camp réactionnaire ! Bien entendu, si ce drame arrive, il y aura toujours des Emmanuel Todd pour en faire tranquillement l’analyse.

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