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Donner un salaire à tout le monde, comme ça, sans aucun contrôle, jusqu’à la fin de la vie ? Essayons de comprendre ce que ça veut dire.

Un salaire à vie pour tous

La base, c’est qu’on toucherait tous une somme tous les mois (ça démarre à 18 ans, avec une somme d’environ 1200 € d’après les dernières estimations(1)), qu’on travaille ou pas. Est-ce que ça s’ajouterait à notre paye, si on a déjà un travail rémunéré ? Ou à notre pension si on est retraité ? Ou à nos dividendes si on est actionnaire ? À notre solde si on est soldat ? Réponse : non, le salaire à vie remplace tout ça. Ça veut dire que ce fameux salaire à vie est la seule source possible de revenu personnel. Et il est plafonné à 5000 € environ (toujours selon les estimations(1) récentes). Rien qu’en ayant dit ça, on commence à comprendre comment on peut financer une telle redistribution de la richesse du pays : on ne donne rien de plus, à personne. Même le président de la République serait salarié. Même Bernard Arnault (vous savez, cet acteur français qui a percé dans « Merci patron ! »), même Liliane Bettencourt (ou plutôt ses descendants, cas je ne suis pas sûr que le salaire à vie soit adopté de son vivant) et même Patrick Bruel (en fait, surtout Patrick Bruel). Donc cet argent, il vient de quelque part, il est pris à ceux qui, aujourd’hui, touchent plus de 5000 € par mois (je dis « pris », mais je devrais plutôt dire arraché-après-une-lutte-sans-merci, mais j’y reviendrai plus tard), il reste dans le giron de la richesse collective et il est distribué équitablement à tout le monde.

« Distribué équitablement » ? Mais encore ?!

La distribution salariale

En tout cas, la distribution salariale ne serait pas arbitraire, et tout le monde ne toucherait pas la même somme. On garde en effet le principe selon lequel, à un moment donné, certains gagnent plus que d’autres. Mais plus du tout dans les mêmes proportions ni avec la même logique qu’aujourd’hui. C’est là qu’il faut introduire un premier terme technique : la « qualification ». Car c’est en fonction de l’évolution de sa qualification personnelle qu’on va gagner plus que les 1200 € du début de la carrière. Notez au passage que ce sera le seul critère, mais que ce critère s’évalue de plusieurs façons différentes.     
Voyons ce que ça veut dire sur deux exemples. Premier cas, vous avez tout juste 18 ans et, au lieu de rester à la maison à ne rien faire et à recompter vos 1200 € par mois, vous décidez de travailler dans une entreprise ou une association près de chez vous, comme ça, pour aider. Si au bout de quelque temps (mettons, deux ou trois ans) vous avez trouvé votre place et que vos collègues sont contents de vous, vous allez pouvoir revendiquer la reconnaissance d’une plus grande qualification, assortie d’une hausse de salaire ! (attention, ce n’est pas automatique : il faudra présenter vos arguments devant un jury, élu selon des règles démocratiques. Nous verrons plus tard en quoi ça consiste). Si en revanche vous y êtes allé quand ça vous chante, sans tenir compte des contraintes horaires du collectif, certes ce n’est pas un drame (allez, va, vous aurez été utile tout de même), mais pas la peine de revendiquer une augmentation, elle serait refusée. Même chose par rapport à une institution publique, un hôpital, un commerce privé, etc. : si vous pouvez démontrer (à l’aide de certificats par exemple, mais il y aura d’autres façons de faire), que vous avez eu une expérience de travail qui a été satisfaisante, quel que soit le cadre (même chez vous : si vous avez créé une entreprise à vous tout seul et que vous avez fabriqué des choses nouvelles et que ça se vend, ou que c’est manifestement utile à des gens), alors vous serez certainement reconnu comme davantage qualifié, vous aurez droit à un meilleur salaire.

Autre exemple : au lieu d’aller dans une entreprise, une association, une institution, vous décidez de faire des études pendant quelques années (tout en touchant votre salaire de 1200 €). Si vous obtenez votre diplôme, ça constitue un argument pour une augmentation de la qualification et donc du salaire. Et pourtant, vous n’avez pas encore « travaillé », au sens actuel du terme.

À ce stade, je sais, vous avez plein de questions, mais laissez-les de côté pour le moment. Nous n’en sommes qu’au premier chapitre !

Il est en effet nécessaire de s’attarder un peu sur les raisons pour lesquelles on propose un lien entre qualification et salaire.

Pourquoi lier qualification et salaire ?

L’augmentation de salaire, ce n’est pas une simple carotte, une sorte de récompense pour ceux qui ont le courage de travailler ou d’étudier (c’est-à-dire en fait, ceux qui se forment, de façon plus ou moins pratique ou théorique). Il ne s’agit pas de « récompenser », mais de distribuer intelligemment un surplus. En effet, une personne qui augmente sa propre qualification va être un meilleur acteur économique, avec des bienfaits dont la société va bénéficier, d’une manière ou d’une autre. Que ce soit pour travailler au sens actuel et banal du terme, pour contribuer dans une association, pour aider ses enfants avec leurs devoirs, etc., une personne qualifiée contribue davantage à la société (elle est davantage en phase avec les enjeux économiques, du point de vue de ce qui est valorisé par la société). Ce surplus ne va pas se perdre, il va se transmettre dans toutes les relations autour de cette personne, et la société va, en toute logique, lui reverser ce surplus sous une forme équivalente, par un surplus de salaire. Ce n’est pas une récompense, c’est une reconnaissance. Bien entendu, à l’échelle de la société, on retrouve le cycle classique de l’économie, où ce qui est créé quelque part est consommé ailleurs, de façon circulaire. Avec le salaire à vie, le cycle est toujours là, mais on n’a plus besoin de quantifier chaque contribution, de comptabiliser chaque heure passée à faire telle chose, puisque c’est sur la reconnaissance des qualifications qu’est fondé le cycle du salaire perçu puis dépensé.

À présent, on peut revenir sur la raison pour laquelle il existe une qualification avant même de faire des études supérieures ou de travailler. En effet, toute personne, qui qu’elle soit et quel que soit son âge, « apporte », « contribue », etc., à la société. À certains moments de la journée plus qu’à d’autres, certains jours plus que d’autres, à certaines périodes de la vie plus qu’à d’autres, mais tout le monde contribue. Dès l’enfance, on se met à participer activement, à aider, et non plus seulement à être aidé. Ensuite, les adolescents contribuent beaucoup, tout en recevant encore beaucoup. Et puis vient l’âge adulte, qui consacre le moment où l’on se met à contribuer au-delà de ce que l’on reçoit de la société (on prend en charge ses propres tâches domestiques par exemple). Bien entendu, il y a un aspect conventionnel dans le fait de marquer cette transition à l’âge de 18 ans pour tout le monde. Mais faire société, c’est établir démocratiquement des conventions, qui valent pour tous, avec la liberté de les faire évoluer, certes, mais ensemble.
La majorité, aujourd’hui fixée à 18 ans, c’est aussi l’âge où l’on acquiert l’autonomie, la capacité d’arbitrer seul devant les choix. Voilà pourquoi la reconnaissance de ces contributions positives, par l’adolescent devenu adulte, prend la forme d’une rémunération. La rémunération salariale est l’outil de l’arbitrage : je dépense mon argent dans ceci davantage que dans cela, c’est ma liberté d’adulte, mon libre arbitre.

Lier qualification est salaire est donc justifié mais, dans ces conditions, est-ce que les gens vont continuer à travailler ?

La motivation à travailler

Toute personne contribue à la société. Nous sommes tellement assommés de discours de méfiance qu’il faut s’attarder sur ce point. Prenons à nouveau l’exemple d’un jeune de 18 ans. Dans une société ayant adopté le salaire à vie, aucun jeune ne supporterait de rester toute la journée à ne rien faire. Si beaucoup de jeunes d’aujourd’hui passent des journées à « tenir les murs », ce n’est pas par paresse mais parce que la société leur ferme toutes les portes.
On reviendra sur cet aspect quand on parlera de la création d’entreprise et d’investissement (bien entendu, tout est lié), mais même sans aborder ce sujet, on doit au minimum se mettre d’accord, une bonne fois, sur une chose : un jeune qu’on libère de la peur du lendemain, qui est assuré de ne jamais manquer de l’essentiel, et qui ne connait du chômage que ce qu’on raconte dans les livres d’histoire, est un jeune qui se met à faire spontanément des tas de choses utiles pour la société. Et il ne va pas s’arrêter en vieillissant. Si vous pensez sincèrement que, en supprimant la peur du lendemain, les gens se transforment en zombies, c’est que vous habitez sur une autre planète. Ici, sur Terre, les humains sont comme la nature en général, ils ont horreur du vide. Ils adorent les projets, ils ont soif de reconnaissance, et ne travaillent jamais aussi bien que quand on leur fait confiance. Cessons d’être inquiets et méfiants, car la suspicion, le flicage et les évaluations omniprésentes sont autant de machines à décourager.     
Pour encourager, il faut au contraire montrer de la confiance, du respect et de la reconnaissance. Et ne croyez pas que ce que je dis là est une sorte de « pari » sur l’avenir de l’humanité. Non, c’est une observation, tout ce qu’il y a de plus scientifique. Le théorème d’Archimède appliqué aux corps sociaux s’énonce ainsi : « tout corps social plongé dans un bain de reconnaissance fait remonter le niveau global de l’activité ». Vous voyez, c’est de la science !

Plus sérieusement, il est tout à fait avéré que les personnes qui bénéficient d’une sécurité pour leur avenir travaillent davantage et mieux que celles qui sont sous la pression des évaluations, sous la menace du chômage et sous la dictature du chronomètre. Il y a toutes sortes de personnes qui, aujourd’hui même, en font la démonstration. Par exemple, la plupart des retraités débordent de travail. Ils travaillent pour leur famille, leurs associations, leur commune, etc., alors que, en toute objectivité, rien ne les y oblige véritablement. Les retraités sont-ils tous fous ? Est-ce qu’ils s’ennuient à ce point ? Bien sûr que non. On serait tenté de dire qu’ils travaillent malgré l’absence de pression, mais la réalité est qu’ils travaillent grâce à l’absence de pression. Ils sont libérés des entraves, ils peuvent enfin se consacrer au véritable travail, au travail bien fait, au travail qu’ils savent faire et que leurs anciens chefs les empêchaient de faire correctement. Donc, enfin, ils peuvent se faire plaisir en bossant, en faisant des choses variées, dans des domaines différents, au lieu de passer toute la journée entre les mêmes quatre murs. Ils se font plaisir en travaillant ! Si vous ne me croyez pas, demandez-leur.
Bien entendu, je parle de la plupart des retraités. Pas de ceux qui sont physiquement ou psychologiquement cassés par une vie de souffrances au travail. Mais finir abimé comme ça, ça ne risque pas d’arriver dans une société qui aura fait le choix du salaire à vie, c’est-à-dire de la liberté au travail dès le début de la carrière.

Le salaire à vie, c’est le contraire à la fois du flicage à vie et de la précarité à vie. Le flicage à vie, c’est se méfier de tout le monde, au point que personne n’est vraiment motivé pour bien faire. La précarité à vie, c’est terrifier les gens au point qu’ils se laissent téléguider, comme des machines. La combinaison des deux déclenche une spirale négative, qui fait s’effondrer la société sur elle-même, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une poignée de dominants tout en haut, et des esclaves en dessous d’eux.

Le salaire à vie, c’est tout le contraire. C’est un renversement à la fois très naturel et très malin : ça consiste à reconnaître les gens pour leurs capacités à apporter des choses à la société, de manière à les inciter à apporter effectivement ces choses. Et c’est ainsi qu’on amorce un cercle vertueux, dans lequel chacun se forme pour travailler et travaille pour se former, au point qu’on ne fasse même plus la différence entre travail et formation. D’où l’idée d’une reconnaissance en continu, sans pause.

Un salaire à vie même pour les nuls ?

Vous comprenez à présent pourquoi j’annonçais, en titre, un salaire à vie même pour les nuls : du point de vue de l’insertion dans la société, personne n’est réellement « nul ». Les nuls en math sont bons en autre chose, et ainsi de suite pour tous les domaines, qu’ils soient représentés actuellement à l’école ou non. Mais surtout, avec la dynamique de la reconnaissance salariale inscrite comme le même droit pour tous, on favorise la volonté de se former de toutes les façons possibles, de sorte que tout le monde tend à s’améliorer, dans plusieurs domaines à la fois.      
Ceci laisse imaginer des façons nouvelles de concevoir l’école, pour qu’elle soit adaptée à ce nouveau droit acquis à 18 ans. Effectivement, il serait étrange de continuer à éduquer les enfants à la compétition de tous contre tous, comme on le fait aujourd’hui, s’il s’agit ensuite de valoriser les contributions de chacun dans un cadre de reconnaissance et de confiance. L’école jouera donc un grand rôle pour préparer les adultes à l’exercice de cette contribution, que la société garantira par un droit. Un droit dont l’importance peut être comparée au droit de suffrage : de la même façon qu’il faut préparer les adultes à la responsabilité du vote (on ne le fait pas assez !), de même il faudra préparer chacun à la responsabilité collective de l’investissement au travail.

Toujours pas convaincu-e ? C’est parce que vous n’avez pas encore lu le deuxième chapitre !

(1) "Le salaire à vie dans tous ses états", par Bertrand Bony.

Ce texte n'engage que moi, mais il découle de mon parcours au sein de l'association Réseau Salariat, qui promeut et développe les thèses du salaire à vie à partir du travail de Bernard Friot.

L'image en tête est un montage fait à partir des couvertures de la collection "Pour les Nuls" aux éditions First & First Interactive. Ce titre n'existe pas (encore) au catalogue.

 

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Tous les commentaires
  • 20/11/2016 12:10
  • Par Wissh

Bonjour,

Le revenu universel est une idée qui semble faire son chemin, même si cela reste cantonné à un cercle restreint. Ma référence préférée concernant le travail et sa rémunération reste André Gorz.

Néanmois, à ce stade de votre exposé, j'ai deux interrogations sur la démarche que vous proposez :

D'abord, qui dit salariat dit employeur. Qui verse l'argent ?
- Si c'est l'Etat, alors nous sommes dans le collectivisme, et votre système induit une nationalisation de toutes les activités. Nous avons vu où menait cet idéal, c'est celui du communisme, qui a provoqué une inflation bureaucratique et été gangréné par la corruption.
- Si ce sont les entités qui rémunèrent leurs employés (entreprises, associations, etc.), quel mécanisme suggérez-vous d'introduire pour empêcher qu'elles ne versent que le minimum, 1200 euros, à tous leurs salariés ?
Oui, vous avez indiqué que l'augmentation du salaire serait l'affaire d'un jury. Mais comment faire pour que celui-ci soit juste ?... Et d'ailleurs, quel sens donne-t-on au mot "juste" ? La question de la compétence est multidimensionnelle et ne se borne pas à la qualification. Comment objectiver ce qui fait un "bon" cariste, un "bon" infirmier, un "bon" enseignant, etc., le nombre de métiers est immense... Et le diplôme et le temps de présence ne suffisent pas, le comportemental est essentiel, et si peu adapté à une description factuelle.

Ensuite, d'où vient l'argent de ces revenus ?
C'est un autre vaste sujet : il s'agit, d'une manière ou d'une autre, d'impôt dans le cas où l'argent est versé par l'Etat. Alors, il nous faut vos réflexions sur les modifications au système d'imposition actuel.
Et si ce sont les entités employeuses qui paient les salaires, la question du système d'imposition se pose quand même, car dans le système actuel, l'incitation à rémunérer le travail au moindre coût est forte - on en revient à la question du jury qui déciderait des augmentations.

Je m'arrête là, même si beaucoup d'autres questions me viennent à l'esprit. J'espère que vous prendrez celles-ci pour une stimulation et non comme des critiques désagréables, qu'elles ne sont pas.