Pervenche Berès (PSE) à propos du TAFTA : il faut continuer les négociations, sinon les USA signeront avec les Chinois

C’est le principal argument qu’a présenté l’élue PS lors d’une conférence à Clermont-Ferrand le 21 novembre 2014, sur le thème du fameux accord transatlantique nommé TAFTA (ou GMT). Un an plus tôt, Pervenche Berès, candidate PS pour sa réélection au poste de députée européenne, avait expliqué très clairement qu’il fallait, au contraire, stopper les négociations.

C’est le principal argument qu’a présenté l’élue PS lors d’une conférence à Clermont-Ferrand le 21 novembre 2014, sur le thème du fameux accord transatlantique nommé TAFTA (ou GMT). Un an plus tôt, Pervenche Berès, candidate PS pour sa réélection au poste de députée européenne, avait expliqué très clairement qu’il fallait, au contraire, stopper les négociations. « Ce traité est une machine de guerre contre le modèle social européen (…) Il faut être réaliste. Cela fait 15 ans qu’on nous dit qu’il faut harmoniser les règles entre l’UE et les États-Unis, et en pratique la seule harmonisation qui puisse se produire c'est que les États-Unis nous imposent leurs règles. Comme les normes comptables, par exemple. Le rapport de force n'est pas à notre avantage, c'est évident. Donc cela ne sert à rien de dépenser de l'énergie à négocier ce traité, c'est une erreur » (www.euractiv.fr, le 8 décembre 2013).

Que s’est-il passé entre temps pour que Pervenche Berès, toujours aussi virulente contre le projet vu du côté américain (OGM, gaz de schiste, bœuf aux hormones, données personnelles, tribunaux d’arbitrage, etc.), aboutisse à la conclusion inverse ? Il ne faut pas se contenter d’une explication facile, et imputer par exemple ce changement de pied à la maladie qui sévit depuis quelques temps rue de Solferino, maladie que François Hollande a contractée sous sa forme la plus aiguë : la manie du mensonge électoral compulsif. Non, Pervenche Berès n’a probablement pas menti quand elle disait qu’il fallait abandonner ce fantasme d’un marché transatlantique modelé sur les principes européens en matière sociale, environnementale, fiscale, etc.

Toute son argumentation exprime au contraire son profond embarras quand vient le moment de justifier, aujourd’hui, la poursuite des négociations, dans un contexte de rapport de forces toujours aussi désavantageux pour l’Europe. Il faut continuer, dit-elle, bon gré, mal gré, car les USA signeront cet accord quoi qu’il arrive, avec nous ou avec d’autres. Et si c’est avec d’autres, ce ne sera pas sur la base des valeurs européennes. De sorte que, ajoute-t-elle, dans le contexte de la mondialisation, un accord entre blocs qui exclurait l’Europe finirait par nous contraindre, de l’extérieur, à abandonner ces mêmes valeurs. Autrement dit, la politique de la chaise vide est une mauvaise politique, même en situation de faiblesse dans la négociation. Et Pervenche Berès de lister toutes les avancées déjà acquises dans la négociation : abandon (escompté) des tribunaux d’arbitrage, exception culturelle (en réalité : exclusion de l’audio-visuel seulement, des termes actuels du mandat de négociation), procédures plus transparentes, etc.

Que penser de ces arguments ?

L’analyse géostratégique de Pervenche Berès se révèle totalement simpliste, voire fantasmatique, et apparaît du coup comme tirée d’un chapeau. Elle néglige la situation économique mondiale réelle, la situation monétaire et les enjeux militaires.

Par exemple, elle ne tient aucun compte de l’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), qui sont en train de créer l’équivalent du FMI pour leur zone, avec une banque de développement et un fonds de devises qu’ils dirigeront en commun. Les BRICS forment presque la moitié de l’humanité et représentent 28% de la production annuelle de richesses. La Chine n’a aucun intérêt à quitter cette construction pour s’associer avec les USA, bien au contraire. Pervenche Berès néglige aussi la situation de la Russie, qui est très en tension avec les USA autour de la question des frontières, comme on le voit avec la guerre qui est déjà commencée en Ukraine. Du point de vue américain, l'Europe n’est qu’un pion dans ce conflit, un avant-poste utilisé pour étouffer la pression russe. L’Europe a d’autres intérêts à défendre sur la question ukrainienne, mais se laisse absorber par l’agenda américain. Enfin, il ne faut pas aborder la question chinoise à travers les vieux stéréotypes. La Chine investit très massivement en Afrique, où elle exploite des ressources énergétiques et alimentaires, tisse des relations diplomatiques avec de nombreux pays, sécurise son réseau de transport mondial, et s’engage dans des relations multilatérales. La Chine détient également une très grande réserve monétaire en euros et multiplie les échanges commerciaux dans d’autres monnaies que le dollar, avec la Russie notamment. En somme, il est clair que la Chine, et plus généralement les BRICS, sont engagés dans une lutte contre l’hégémonie du dollar.

Les USA ont l’objectif inverse : maintenir l’illusion de la valeur-dollar, et la position dominante de cette monnaie dans les échanges mondiaux. Pour les USA, c’est une question de survie. Le TAFTA est donc une planche de salut pour les Américains, une façon d’étendre fortement le marché accessible au dollar et de maintenir quelques temps encore l’illusion de sa valeur. Mais pour que, dans le cadre du TAFTA, le plan américain fonctionne, encore faut-il que leurs produits envahissent le marché et donc que les frontières européennes s’ouvrent. Il faudrait aussi que les multinationales américaines puissent tirer leur épingle du jeu. Rien de tout cela n’arriverait dans un accord où le modèle européen donnerait le ton. L’argumentation de Pervenche Berès ne tient donc pas non plus sur ce volet-là : quand bien même le rapport de forces s’inverserait totalement dans la négociation entre l’UE et les USA, au point de redéfinir cet accord sur une base européenne, alors les Américains ne seraient pas intéressés par un tel accord. Tout simplement parce que la chute du dollar ne serait pas évitée. Il est illusoire de penser que les Américains souhaitent une simple extension de leur marché pour augmenter classiquement le développement économique. Leurs motivations sont géostratégiques et non pas commerciales. Elles s’inscrivent dans le jeu mondial actuel et non pas dans une logique classique, hors du temps.

De la même façon, il est bien connu que leur stratégie militaire mondiale n’est pas motivée par des élans humanistes. Au contraire, ils déclenchent et attisent des conflits un peu partout pour développer leur industrie d’armement, détourner les ressources énergétiques étrangères, stabiliser le dollar comme monnaie mondiale, conserver ainsi sa valeur d’échange, ce qui leur permet de développer l’industrie intérieure, etc. La boucle est bouclée. L’Europe n’a rien à faire dans un tel cycle infernal, qui se nourrit des guerres dans une stratégie bilatérale du type « USA-UE contre le reste du monde ». Cette tradition bilatérale est d’ailleurs à la source de la mise en panne de l’OMC, selon l’analyse même de Pervenche Berès, qui reconnaît que l’Europe, elle, a tout intérêt à encourager sa tradition du multilatéralisme.

La conclusion est évidente : le chiffon rouge (chinois) que Pervenche Berès agite devant nos yeux est là pour nous faire accepter la poursuite des négociations, coûte que coûte. C’est un argument sans aucun fondement, mais Pervenche Berès n’en a pas trouvé de meilleur. Si les socialistes étaient sincères, ils admettraient que les conditions sine qua non qu’ils posent dans la négociation du TAFTA sont tellement nombreuses qu’elles vident l’accord de toute sa substance. De sorte qu’il ne reste rien à négocier et donc que Pervenche Berès avait raison en 2013, quand elle disait que c’était une erreur de continuer. Si le PS d’aujourd’hui souhaite négocier malgré ces conditions, c’est qu’il se prépare à céder sur un certain nombre d’entre elles. Lesquelles ? Les OGM ? Le gaz de schiste ? La protection sociale ? Les libertés individuelles ? Les tribunaux d’arbitrage ?

Malheureusement, le mandat de négociation tel qu’il a été accepté par le gouvernement socialiste nous entraîne tout droit vers une capitulation sur tous les sujets, soit au moment de la signature, soit plus tard, puisqu’il est prévu un mécanisme d’évolution des termes du traité vers toujours plus d’« harmonisation des normes ». Sans consultation des citoyens, cela va de soi…

Je retiendrai en revanche certains aspects de l’intervention de Pervenche Berès, lors de sa conférence à Clermont-Ferrand : l’Europe doit donner la priorité à la construction d’une autre Europe, par l’harmonisation fiscale, l’harmonisation sociale par le haut, le multilatéralisme pour les relations à l’extérieur, et le dépassement de l’alternative caricaturale « fédéralisme contre souverainisme ».

J'interprète cet appel comme un plaidoyer pour une Europe des peuples, en somme. Tout le contraire d’une Europe prête à signer le TAFTA.

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