Bien plus que des chiffres

« Réfugiés », « migrants », « déplacés » : bien des mots servent à qualifier les hommes et les femmes souhaitant se rendre, pour des raisons climatiques, économiques, politiques ou bien humanitaires, sur nos rivages occidentaux. 

« Réfugiés », « migrants », « déplacés » : bien des mots servent à qualifier les hommes et les femmes souhaitant se rendre, pour des raisons climatiques, économiques, politiques ou bien humanitaires, sur nos rivages occidentaux. 

Aujourd'hui, on semble oublier qu'au-delà des chiffres, des statistiques et des mots médiatiques alarmants, que ce sont des êtres humains à part entière, avec leur passé, leurs espoirs et leurs doutes. « Pourquoi devrait-on me qualifier de réfugié ? », m'a lancé une fois une connaissance syrienne, un artiste dont je faisais l'interview à Beyrouth. « Je suis bien plus qu'un Syrien, ou un réfugié. Ces mots m'emprisonnent. » Je me suis arrêtée, interloquée. Jamais, à ma plus grand honte, je n'aurais imaginé que ces termes de la vie quotidienne pouvaient être ressentis comme des blessures. Car ces mots enferment, réduisent et, surtout, permettent à nos regards habitués aux choses lisses, propres et casées, d'éviter d'avoir à considérer « l'autre » comme un égal.

En tant que Française, j'ai été abreuvée de ces termes depuis mon plus jeune âge, à la télévision et dans la rue. En tant que journaliste, je me dois de les utiliser dans des articles que bien des gens oublieront une fois lus, afin de convenir à des standards bien de chez nous, sans jamais douter une seule fois de ce qu'ils désignent réellement. « Réfugié » : ce mot à lui seul semble décrire une personne pauvre, perdue, fuyant une situation en espérant trouver mieux ailleurs. J'en ai rencontré des centaines, de ces réfugiés, depuis que je me suis installée au Liban en janvier 2013. J'ai écouté patiemment leurs histoires d'attaques, de pertes humaines, matérielles, j'ai recouvert mes carnets de leurs détresses, de leurs joies, de leurs réflexions, je leur ai tendu des mouchoirs quand, au détour d'un récit, la réalité les rattrapait de plein fouet. Je les ais connus enfants, jeunes, femmes, hommes, vieux, fatigués, en pleine santé, agressifs, méfiants, adorables et cyniques. Je les ai rencontrés dans des appartements, à la table d'un café, sous une tente, sur la terre boueuse hivernale, sous un soleil de plomb, dans un abri de fortune… Leurs histoires tissent une toile dans ma tête, une toile remplie de milliards de mots, en Français, en Anglais, en Arabe, en Kurde parfois, d'histoires qui vous plongent dans une tristesse des plus profondes, et aussi dans une joie des plus exubérantes. Ces chiffres, ces termes employés, ne suffisent pas à imaginer le dixième de ce que ces personnes ont à offrir au monde, à faire découvrir sur des situations pour la plupart imaginables pour un bon occidental coincé devant un écran de télévision, devant un magazine froissé, une radio grésillante, un ordinateur, un-e collègue au bureau, un-e ami-e dans un bar… Ces termes et chiffres sont juste insuffisants face à l'ampleur d'une réalité que l'on ne cesse de vouloir ignorer.

Je reviens de Suisse, où une amie vient d’accueillir une partie de sa famille, tout juste débarquée des décombres encore fumantes de la ville de Homs, en Syrie. Pourront-ils obtenir un permis de séjour ? Sauront-ils faire face au racisme et aux préjugés ? Ce ne sont pas les questions que je me pose aujourd'hui. Car le plus important est : souhaiteront-ils rester ? Ils ont quitté leur maison, tout ce qu'ils possèdent encore, de la famille, des amis, des personnes qui comptent sur et pour eux. Ils viennent d'abandonner un pan de leur histoire, toute leur vie jusqu'à présent, leur terre, avec difficulté, abasourdis de culpabilité et de tristesse. Tout ça pour quoi ? Être en sécurité, enfin, mettre leur progéniture à l'abri des roquettes, de la faim et de l'horreur. Et aussi pour un changement d'environnement, de langue et de culture radicaux, effrayants, vertigineux. Quand les médias et les politiques crient au loup, « attention ils débarquent », avec ces photographies et ces vidéos de personnes en larmes, émaciées, dont les vêtements portent le spectre d'une « invasion islamique » fantasmée, se pose-t-on la question de ce qu'ils ont traversé ? Se demande-t-on comment se sentent-ils ? S'ils sont vraiment heureux d'être arrivés à bon port, en « terre promise » ? Imaginez-vous tout quitter et tout recommencer, de nouveau, dans un milieu que l'on peut souvent qualifier d'hostile, cantonné à des cases, à des signatures, à des papiers, encore et toujours plus de papiers.

Ne croyez-vous pas que ces gens seraient mieux chez eux ? N'est-on pas mieux chez soi ? Ces gens ne choisissent pas ce qui leur arrive, ni la pauvreté, ni la faim, ni l'horreur, ni la mort, ni les tirs. Ces gens les subissent, et leur instinct de survie les pousse à agir. Bien sûr, il y aura toujours des hypocrites pour profiter d'une situation, quand bien même leur expérience de vie n'est pas menacée, mais ce n'est qu'un grain de riz dans la tourmente d'une Terre dont l'un des fruits s'épuise en guerres et en famines. Tant que l'on vit, ou que l'on survit, on cherche une échappatoire. Rien de plus humain, ni de plus décrié en Europe en ce moment. Aurait-on perdu notre Humanité en gagnant en luxe et en confort ?

Oubliez ces termes, oubliez ces chiffres. Regardes ces gens en face et cherchez à comprendre ce qui se passe dans leurs yeux, à défaut de pouvoir communiquer avec eux. Renseignez-vous. On ne choisit pas de fuir, on y est poussé. Et la poussée dans laquelle nous, Occidentaux de bonne morale, cherchons à fuir, risque de nous couper à jamais de ce qui est le plus beau dans l'être humain : la compassion, le partage, et l'acceptation de l'autre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.