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Billet de blog 15 janv. 2014

Tripoli (Liban), destination finale

Toujours cantonnés dans les douze camps insalubres que compte le Liban, les quelque 455 000 réfugiés palestiniens du pays sont les grands oubliés des politiques nationales et internationales. Ils n'ont pas le droit de construire, ni de devenir propriétaire, et n'ont accès qu'à certaines professions, en tant qu'employés de bureau, dans le secteur agricole ou dans le bâtiment.

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Toujours cantonnés dans les douze camps insalubres que compte le Liban, les quelque 455 000 réfugiés palestiniens du pays sont les grands oubliés des politiques nationales et internationales. Ils n'ont pas le droit de construire, ni de devenir propriétaire, et n'ont accès qu'à certaines professions, en tant qu'employés de bureau, dans le secteur agricole ou dans le bâtiment. Espérant un changement, ils suivent avec plus ou moins d'espoir les négociations israélo-palestiniennes engagées en juillet, tout en étant confrontés à un afflux massif de réfugiés palestiniens de Syrie (90 000 selon l'UNRWA) depuis 2011, qui aggrave encore leur situation. Dans le camp de Badawi, à Tripoli, la famille Mansour est divisée, entre ses espoirs et ses craintes.

Par Florence Massena, à Tripoli (Liban)
Article paru sur The Ground le 15 janvier 2014

Il faut marcher dans des rues étroites en terre battue couvertes de déchets, sonner aux portes, mettre parfois le pied dedans, et parler à de nombreux amis et voisins avant d’enfin rencontrer la famille Mansour. Arrivés au Liban en 1948 après avoir quitté dans la précipitation le village de Shefa Amr, à côté de Haïfa, les Mansour sont un clan historique du camp de Badawi, à proximité des quartiers rivaux de Bab el Tebbaneh (sunnite, anti-Assad) et de Jabal Mohsen (alaouite, pro-Assad). Dans un intérieur chargé et kitsch, dominante rose et violette ponctuée de cœurs en broderie, Hane et Manal, deux sœurs, reçoivent autour d'un pepsi.C'est Hane qui lance les premières interrogations, concernant les négociations israélo-palestiniennes : « Nous ne sommes au courant de rien, on ne sait même pas si on existe du côté palestinien ! »

Selon Nicolas Dot-Pouillard, chercheur à l'Institut Français du Proche-Orient de Beyrouth, « il existe une espèce de mythologie des camps libanais en Cisjordanie et à Gaza. C'est un mythe politique très utilisé, mais qui ne renvoie pas à la dimension humaine. » De fait, peu de liens familiaux existent encore entre les Palestiniens de part et d'autre de la frontière, et les échanges humains sont rendus impossibles par les restrictions imposées aux détenteurs de passeports de l'Autorité Palestinienne. « Des tantes du côté de ma mère sont toujours là-bas, mais je ne les ai jamais rencontrées », atteste Hane. Elle ne croit pas que les négociations entre Israël et les Palestiniens changeront quoi que ce soit à leur situation dans les camps : « Jusqu'à présent, nous n'avons pas entendu parler du droit au retour. »

Tôles et fils électriques

Ce droit encore fantôme, symbolisé en Cisjordanie par la clé qui ouvre une maison désormais occupée depuis 1948 ou 1967 par une famille israélienne, hante les discours politiques de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et de l'Autorité Palestinienne (AP), sans toutefois pouvoir être mis au centre des pourparlers. « Israël ne veut pas en entendre parler, confirme Nicolas Dot-Pouillard. Actuellement, il y a des discussions en vue de négociations, mais le droit au retour est le dernier point sur la liste. » Un problème pouvant être lié à l'identité des négociateurs palestiniens, selon le chercheur : « Le département de négociation de l'Autorité Palestinienne parle au nom des Palestiniens, mais il n'a rien à voir avec l'OLP, très présente au Liban, et certains membres ne sont même pas Palestiniens ! »

Manal Mansour, jeune mère et éducatrice, s’interroge. « Qui négocie ? Avec quoi ? » Et s’insurge: « Ils négocient des choses qui les concernent au sein de l'Autorité Palestinienne mais qu'advient-il de nous ? Nous n'avons aucun droit au Liban, nous n'avons pas de patrie. » De fait, la situation des réfugiés palestiniens du Liban est peu enviable, comme en témoigne l'état de saleté du camp de Badawi. Les fils électriques pendent jusqu’au sol de ce qui mérite à peine le nom de rues, les appartements en béton couverts de tôle s'entassent les uns au-dessus des autres, l'hygiène est relative du fait du manque d'eau. Le salon des Mansour témoigne d’un niveau de vie correct mais les autres  pièces du logement sont en permanence visitées par famille et voisins, augmentant radicalement la densité de la résidence familiale. Mahmoud, le frère de Hane et Manal, écoute d'ailleurs cette dernière à la porte, un sourire ironique aux lèvres. Émue, celle-ci sanglote en exprimant son sentiment d'impuissance : « On ne peut rien faire pour la Palestine, j'espère pouvoir un jour seulement la voir. »

« Je veux des droits tant que je suis vivant »

Mahmoud l'interrompt alors : « Sur quoi tu pleures ? » Après un silence volontairement dramatique, il reprend : « Tu pleures en vain, car la Palestine ne sera jamais libérée ! Tu attends de voir quoi ? L'occupation ? Ta maison détruite ? Ton enfant enlevé de tes bras ? » Ce dernier attend des papiers qui lui permettront de se marier avec une Danoise rencontrée lors d'un voyage, et n'attend rien des négociations. « Je souhaite seulement la dignité, qui semble exister partout sauf au Liban et en Palestine », se confie-t-il un peu plus tard, dans la boutique de vêtements de son ami Khaled, devant un match et un paquet de cigarettes. « On veut jouer au football, vivre, se balader avec l'esprit tranquille, on veut dormir en pensant que demain va être une belle journée et non aux façons de contourner un barrage militaire. On veut passer les barrages sans se faire humilier, traiter comme un terroriste ou insulter, lance-t-il d'une traite. Maintenant khalas (« ça suffit » en arabe, ndlr), je pars m'installer en Europe. » Son ami Khaled penche de son côté : « Les négociations ne nous concernent plus depuis 1967. Je suis libanais, c'est au Liban que j'ai vécu toute ma vie, même si on me donnait le droit de revenir en Palestine et d'avoir une nationalité, je resterais ici. » Victime de nombreuses discriminations, notamment lors de ses voyages en Turquie pour l'achat de marchandises, le jeune homme est révolté mais n’a pas perdu son sens de l'humour : « Il y a une croyance chez les musulmans, qui veut qu'à la fin du monde la Palestine serait libérée, mais moi je veux obtenir des droits tant que je suis vivant ! »

Cette diversité d'opinions révèle une certaine disparité politique, propre aux camps de réfugiés du Liban et héritière d'une évolution politique riche en rebondissements depuis 1948. Le rôle des combattants palestiniens contre Israël entre 1967 et 1993 a ancré dans la société libanaise une image négative des habitants des camps du fait des représailles israéliennes, tandis que la légitimité politique de l'OLP a baissé drastiquement dans le pays depuis les Accords d'Oslo. Une « Ambassade de l’État de Palestine » est officiellement reconnue depuis 2011, qui comprend des ambassadeurs à la fois chefs du bureau de l’OLP à Beyrouth et diplomates de l’Autorité Nationale Palestinienne, chargés de distribuer des aides sociales et de soutenir les camps populaires à l'intérieur des camps. Mais ces comités sont eux-mêmes divisés en deux factions : les comités populaires historiques de l’OLP et ceux de l’« Alliance », qui regroupe les principales formations pro-syriennes, le Hamas et le Mouvement du Jihad islamique.

« L’Autorité palestinienne est sous contrôle financier d’Israël »

Des femmes sont intégrées dans ces comités, à l'image de Fatmi, la politicienne de la famille Mansour, qui réside non loin d'un cimetière décrit comme celui des « victimes de 1976 », des résidents de Badawi tués lors d’un bombardement israélien. Fatmi, 59 ans, fait partie de l'Union des Femmes pour la Palestine du Liban, une branche axée OLP, et de la Ligue des Femmes pour la Palestine du Liban, alliée au Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP). Soucieuse de simplicité, elle précise : « L'OLP est un parti politique et les différentes Unions de Femmes se coordonnent internationalement pour défendre les souhaits du peuple, tandis que la Ligue est une institution à volonté sociale et pratique. Mais il existe des désaccords politiques à l'intérieur même de ces organisations, et notre avis au Liban n'est pas pris en compte en Palestine. » Pourtant, selon elle, les représentants palestiniens ne peuvent pas aller à l'encontre de la volonté populaire et se doivent de défendre le droit au retour des réfugiés. « Je ne crois plus en ces processus, explique-t-elle. Israël veut la paix à sa guise et l'Autorité Palestinienne est sous contrôle financier d'Israël depuis les Accords d'Oslo, or Israël reporte sans cesse la question du droit au retour. » Le conflit syrien inquiète aussi Fatmi, très pragmatique : « Je ne soutiens en rien Bachar Al Assad mais la Syrie et l'Iran tiennent bon face aux États-Unis et financent des partis palestiniens dans la région. » Elle craint que « si Assad part, la Palestine ne finisse par disparaître ».

Au-delà de la géopolitique, la situation syrienne interpelle quand on marche dans le camp de Badawi. De nombreux bâtiments sont en construction, malgré le manque de place et de lumière. « En quelques mois, la morphologie du camp a totalement changé », indique la guide, l'air désolé. En deux ans, le camp est passé de 15 000 à 50 000 habitants, une situation due à l'afflux des réfugiés palestiniens de Syrie. C’est bien plus que ce que les locaux peuvent accueillir sans crainte de débordements. Hane met des mots sur la tension qui flotte dans l'air : « Badawi est surpeuplé, j'ai très peur que des combattants se retournent contre les camps. » En effet, en bordure des deux quartiers les plus chauds de Tripoli, dont les combats entre sunnites et alaouites font la une des journaux libanais depuis des années, il suffit d'une balle pour chambouler cet équilibre précaire que les habitants du camp chérissent. Faute de mieux.

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