Pour une redéfinition du racisme (billet d’humeur contre les idées reçues)

L’article paru sur Regards.fr le 22 mai dernier sur un « racisme de gauche » et que j’ai fait suivre sur facebook, m’a donné l’occasion d’un débat très fourni avec un collègue journaliste.

 

Les thèses retenues par la journaliste sont que les humanistes bien pensants de gauche*, à force de combattre le racisme de l’extrême droite, finissent par laisser paraitre un « racisme »**, non pas de haine mais de supériorité culturelle. Une idée à laquelle j’ai fini par adhérer à force de voyager dans des pays bien souvent considérés comme arriérés et méconnus par de nombreux européens (ce qui ne veut pas dire que TOUS pensent ainsi, bien heureusement). Ayant eu l’occasion de me frotter à de nombreux occidentaux désirant agir pour aider ces populations (par militantisme ou par engagement associatif), j’ai pu constater que beaucoup d’entre eux pensent vraiment changer les choses pour ces « pauvres gens » par leur action seule.

Or le plus souvent, cette action reste limitée niveau portée et temps, ou cantonnée à des organismes très occidentalo-centrés, qui estiment mieux connaitre qu’un local ce dont il a besoin. Les actions ne servent donc plus à aider une population, mais contribuent à la rendre dépendante des étrangers et à rasséréner la conscience de ces humanistes en herbe. Comment leur expliquer que ce qui compte c’est que ces populations (ayant la plupart du temps peu accès aux moyens financiers et à l’éducation) puissent bénéficier d’une collaboration avec l’étranger pour se former et s’organiser ? Comment espérer changer les choses, ce grand rêve moderne, si l’on ne donne pas la possibilité à des personnes qui connaissent leur terrain et leur culture indéfiniment mieux que nous d’agir ? L’action de celles-ci, à condition qu’elles ne soient pas tentées par la corruption (ce qui existe dans tous les pays, précisons), serait beaucoup plus légitime et efficace que n’importe quelle action humanitaire ou manifestation occidentale. En prenant de haut les acteurs du développement local, l’occidental ne fait que nourrir un sentiment de supériorité purement ethnique, qui lui permet de dire à l’autre : « je sais ce qui est le mieux pour toi ». Bien sûr, toutes les revendications liées à la solidarité ne sont pas à jeter, mais elles doivent être analysées et développées en bonne intelligence avec les acteurs concernés (et j’ai la chance de connaître des gens qui le font et dont j’admire l’implication).

 

Qui sommes-nous pour juger ?

Un autre point que j’ai retenu lors de cette discussion, c’est la phrase de mon collègue : « moi je suis contre le voile, je ne suis pas raciste ». Certes. Il n’est pas le seul, et ça a occupé pas mal de mes réflexions, à commencer en 2004 lors de la sortie du premier texte contre le port du voile à l’école (soyons honnêtes, cette loi ne vise pas les catholiques et leurs croix en or !). On pourrait penser que cette réaction de rejet est naturelle (et elle se justifie dans le cas d'expériences en cours de physique-chimie par exemple, mais le port du bandana a été proposé comme solution et rejeté également), mais elle est dictée par des schémas de pensée purement culturels et tirés de notre héritage judéo-chrétien : le voile est considéré comme un moyen d’assujettir la femme dans les cultures arabes. Pourtant, il existe des féministes voilées (j’en ai rencontrées, et je ne suis pas la seule), mais bien sûr ce ne sont pas celles qui apparaitront au journal de TF1 (logique de sélection des interlocuteurs "choc" oblige). Elles ont une approche de leur religion différente que ce que l’idéologie occidentale dominante en retient : le voile peut être perçu en France comme un signe d’appartenance communautaire face aux haines perçues dans le pays d’accueil (pas si accueillant que ça), ou une tentative de se couper du regard insistant des hommes (qui sont les mêmes partout à ce niveau-là), qui quoi que l’on veuille bien me dire, est lourd et pénible à supporter, que ce soit en jupe, en jean, les cheveux lâchés ou attachés. Ici, je peux rajouter qu'une véritable solution réside dans l'éducation des hommes à aborder les femmes, mais on n'y est pas encore! Bien sûr, il ne faut pas oublier que de nombreuses femmes sont opprimées dans le monde, et certaines pour qui le voile (mais pas que, ni tout le temps) s’apparente à une prison physique les plaçant en tant que mère, femme, cousine, sœur ou fille, appartenant à un homme de la naissance à la mort, et jamais en tant qu’être humain libre et capable. Pour cela, je fais référence à l’article paru sur Slate.fr le 2 mai dernier, et qui met en lumière la place particulière de la femme dans le monde arabe.

On m’a rétorqué que les femmes sont considérées comme inférieures partout, ce qui est exact (oui oui, même en France où l’hypocrisie masculine atteint des sommets) : cette vision est inhérente à notre éducation, basée sur le genre et les rapports de domination (pour les nouveaux venus sur ces questions, je vous conseille Bourdieu), mais beaucoup plus durement physiquement appliquée dans certains pays il faut l’avouer. Bref, ce débat passé, je reviens au nœud du problème. Nous avons tendance à juger ces traditions de manière extrêmement négatives, nous ne sommes pas à même de les comprendre vu le peu d’éducation que nous avons sur le sujet, et donc… Nous adoptons une posture « raciste » en ce sens que nous estimons une pratique inférieure aux nôtres (pour plus d’informations sur les différentes facettes du racisme, je vous conseille wikipédia, simple mais efficace). Mais qui sommes-nous pour juger ? Avons-nous la connaissance suffisante ? Certes, certaines pratiques sont à rejeter tout de go, telles que la burqa ou l’excision qui sont extrêmes, mais elles sont à rejeter car n’impliquent aucune logique inhérente au bien-être de la femme, et non pas parce qu’elles sont considérées comme archaïques par de nombreuses personnes. Il faudrait de fait aborder le sujet d’une manière totalement différente : pourquoi interdire la burqa, au risque d’enfermer ces femmes définitivement chez elles (dans une ambiance souvent peu propice au développement personnel), quand on pourrait leur offrir la liberté ? La liberté non pas d’abandonner leur religion (sceptique sur le bien-fondé de la religion, j’estime pourtant que chacun fait ce qu’il veut) ou de se mettre en mini-jupe (en France, on aime les femmes « libres », c’est-à-dire qui dévoilent leurs cuisses), mais de se révolter contre n’importe quelle autorité que l’on voudrait avoir sur leur vie. Développer les institutions de la défense de la femme, ce qui pourrait servir à TOUTES les femmes d’ailleurs, en voilà une vraie solution ! Car en promulguant ce genre de lois « pour la liberté de la femme », on en vient à estimer qu’aucune femme musulmane n’est libre. Du « racisme » voilé, pardonnez-moi l’expression.

Acceptons de ne pas juger ce que l’on ne comprend pas dans toute sa complexité, et de donner du crédit à ces gens que l’on estime opprimés et qui pourtant sont tout à fait en mesure (si, si) de se lancer dans la bataille des libertés. Peut-être que d'avantage d'implication de la part des individus et groupes concernés et menacés par ces clichés à nous faire connaître leurs réalités, aussi diverses soient-elles, serait un bénéfice très positif dans cette société multi-culturelle qu'est la nôtre, m'a incité à écrire un ami. Pour les femmes musulmanes, une relecture du Coran est en cours, qui pourrait permettre à beaucoup d’entre elles de prouver à leur imam par A+B que la femme a des droits, et pas seulement des devoirs. D’autres initiatives naissent au Moyen et Proche Orient, et je salue notamment l’initiative de la Palestinienne Yara Mashour et de son magazine Lilac. Ces femmes n’ont pas besoin de notre pitié, visiblement.

 

Racisme ou ethnocentrisme ?

Mais toujours comme dirait mon collègue, et là-dessus je le rejoins, le mot « racisme » est beaucoup trop porteur de connotations négatives. En ce début de XXIème siècle, nous avons un héritage historique très lourd et chargé : l’esclavage, dont les traces sont encore visibles en politique et physiquement en Afrique, les guerres de religion, la Shoah et les autres nettoyages ethniques et crimes contre l’humanité qui ont lieu partout sur la planète, et j’en passe par respect pour le présent (il ne sert plus à rien de se fustiger, il s’agit d’avancer vers le meilleur). Ce racisme, toujours présent, est motivé par des critères plus que honteux et illégitimes, le condamner est une nécessité ainsi qu’un devoir moral.

Il existe également, très répandu, un racisme basé sur une peur culturelle liée au passé, et aux traditions. On se méfie du chien du voisin car il peut mordre, on se méfie du voisin car il a une arme planquée dans sa cave, mais on est bien attiré par sa maison. Ce sentiment nourrit de nombreux conflits actuels, mais n’oublions pas qu’il est issu le plus souvent d’une propagande politique très efficace, comme en Israël par les politiciens d’extrême droite, ou au Liban par les représentants des communautés religieuses. Je dirais que la clé de ce racisme, c’est l’information. Face à quelqu’un qui pense de cette façon, il ne sert à rien de s’énerver, mais plutôt expliquer pourquoi ces arguments ne sont pas tenables, et surtout ne pas le juger, mais condamner les leviers qui le poussent à penser de la sorte. Des fois, cela peut être une expérience personnelle qui pousse à généraliser à l’ensemble d’une population ou communauté, je dirais que ce n’est pas la forme de racisme la plus dangereuse car elle reste limitée individuellement et ne s’achève en bain de sang que dans des situations extrêmes que l’on pourrait éviter en étant plus attentif à l’autre, ce terrible inconnu.

Enfin, le « racisme de gauche » décrit au début de cet article concerne particulièrement les occidentaux baignés par les interventions de l’ONU et de l’OTAN que nous sommes. Si ce mot dérange tant que ça, pourquoi ne pas redéfinir le racisme sous l’angle de l’ethnocentrisme ? Celui-ci a été défini par Claude Lévi-Strauss, toujours selon mon ami wiki, comme la « tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient ». Nous réfléchissons donc de manière ethnocentrique, bien-pensants de gauche que nous sommes ! A nous de rester vigilants.

 

* bien sûr, ça a été également difficile pour moi de prendre du recul sur ces thèmes, je ne souhaite pas diaboliser les gens de gauche, mais nous sommes tous prisonniers de carcans sociaux et intellectuels (sociologie de base)

** entre-guillemets car mon but ici est de discuter des implications de ce mot, et non d'émettre des jugements rapides sur les gens

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