Sortir de la peur

« Je propose que nous repensions le rêve. Que nous considérions ce qui se produirait si la sécurité n'était pas le but de notre existence. Que nous trouvions la liberté, le sentiment d'être en vie et la puissance non pas dans ce qui nous contient, nous situe ou nous protège, mais dans ce qui nous dissout, nous révèle et nous fait grandir. »

C'est avec ces mots qu'Eve Ensler, dans son dernier ouvrage « Enfin insécurisée », nous invite à repenser notre société et ce que l'impératif sécuritaire nous pousse à faire. Protéger son capital, sa nation, son sang, ses valeurs, au prix de millions de vies, jetées en pâture aux dettes, à la misère, au sang et à la perte. L'Histoire l'a prouvé maintes et maintes fois : se refermer sur nous-mêmes et attaquer l'étranger n'a jamais rien amené de bon. Nous perdons, morceau par morceau, la part d'humanité qui fait de nous des créatures de sens et de cœur.

Eve Ensler part de la période qu'elle a connue après les attentats du 11 septembre, la mettant en parallèle avec la crise que connaît depuis quelques années l'Europe, cet idéal occidental aujourd'hui au bord du gouffre. On s'en approche clairement, à toute vitesse, et je me désespère de ne pas voir un sursaut agiter non seulement les décideurs mais les citoyens de ces pays pourtant nantis. Je me désespère de voir ces lois votées contre des êtres humains qui risquent tout pour survivre. De France, je suppose qu'il est facile d'ignorer la détresse des autres. Après tout, de nombreuses personnes luttent au quotidien pour se maintenir à flot. Ce n'est pas facile. Mais ce n'est pas renier son quotidien que d'admettre que le monde n'est accueillant pour personne en ce moment. Pourquoi ne pas considérer l'Autre, de l'autre côté des barbelés ? Pourquoi ne pas l'accepter comme un être humain, tout simplement, et accepter sa proximité en tant que tel ?

Du Liban, comme partout dans la région, nous sommes en première ligne de récits, de drames, de situations qui nous amènent à porter un masque de professionnel pour éviter de pleurer devant des gens dont le courage est indescriptible. Et pour l'écrire, pour des gens qui bien souvent auront oublié quelques minutes après la lecture. Certains jours, j'ai l'impression d'être une femme enceinte. Non pas d'un enfant, mais de mots. Plus le temps passe, plus mon ventre s'arrondit, me rendant parfois malade, incapable d'avancer, comme paralysée par le poids de ces mots. Un jour, lassée, j'accoucherai d'un torrent de mots, je submergerai mes prochains d'histoires, mais en attendant, je continue mon devoir et interroge, interviewe, raconte. Que faire d'autre quand on se retrouve face à de telles situations ? Ici, nous nous trouvons à la frontière où l'humanité paraît ne plus exister, où un pas sur le côté peut nous entraîner vers l'horreur absolue.

Comme Eve Ensler, je crois qu'on ne pourra retrouver humanité et paix qu'en sortant de nous-mêmes, de nos préjugés, et pour cela il faut être capable d'écouter. Pas de juger, ni d'accepter. Juste de comprendre. De s'ouvrir assez pour laisser entre l'Autre et se construire avec. En sera-t-on capable avant la chute ?

Je finirai avec ces mots de l'auteure : « La liberté, c'est de ne pas savoir où l'on est mais d'y être profondément. »

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