Yalla bye Leila

Leila Alaoui, une photographe franco-marocaine vivant à Beyrouth, s'est éteinte à seulement 33 ans à Ouagadougou, des suites de ses blessures causées par les balles de terroristes. Elle était au Burkina Faso dans le cadre d'un travail pour Amnesty International. De voyage en voyage, elle a réussi, toujours, à donner une autre image des êtres humains.

Le dernier message que tu m'as envoyé, il y a seulement deux mois, me disait que tu espérais d'avoir le temps pour un café avant de repartir en vadrouille, pour parler d'amis que tu voulais exposer. J'ai été prise par mes sujets, toi par tes voyages et tes expositions. Je m'étais dit que de toute façon, on se reverrait à Photomed pour échanger les dernières nouvelles. Photomed, c'est demain déjà, et ce café n'aura jamais lieu. Bien sûr, on te rendra hommage, mais rien ne te remplacera ici, comme dans ta famille au Maroc, à Paris, et partout où tu as égrené ta bonne humeur.

La première fois que je t'ai rencontrée, c'était au tour d'un verre de vin lors d'une exposition d'une ONG affichant tes photos sur des Syriens au Liban. Tu es restée la "nana que je rencontre aux expos et avec qui je peux me marrer et échanger sur la déprimante actualité française". Je t'ai même interviewée, il y an, à propos de ton travail sur les Marocains. Ce qui nous avait permis de discuter d'intégration, de richesse culturelle, d'identité, comment se sent-on en tant que binationale? Les dernières news venant de l'Hexagone ont dû te faire criser! 

Toi, tu défendais le vivre-sensemble, le souvenir des époques et le respect de l'autre. Ca se voyait dans tes photos. On ne pouvait voir que l'autre. Dans toute son étrangeté parfois, mais tu nous le rendais accessible, palpable. Et il y a quelques jours, des gens qui s'aveuglent face à l'autre ont tiré dans le tas à Ouagadougou, dans un lieu fréquenté de "blancs", pour prouver une quelconque force et taquiner les Occidentaux, en mode "vous voyez, vous ne pouvez pas nous échapper". Ces gens sont l'antithèse des valeurs que tu défendais, ils sont ce que toi tu combattais au travers d'images, et de discussions.

En novembre dernier, tu présentais une vidéo sur des migrants prenant la route, dans une galerie beyrouthine. Tu revenais tout juste de Paris, où les attentats t'avaient épargnée. Au final, on avait parlé plus d'art que de folie humaine ce soir-là, et c'est un souvenir que je veux garder. En tant que journaliste, je suis pourtant "habituée" à m'inquiéter pour les copains, en Syrie, à Gaza, en Irak... Et vivant au Liban, où les attentats ont peu épargné les civils ces dernières années, on peut dire que cette menace fait partie du décor. Mais on ne s'attend jamais à ce que ça touche une artiste telle que toi, loin d'ici.

Tu rejoins la longue liste des victimes d'actes de terreur commis par de purs tarés, et mes pensées vont seulement à tes proches, mais aussi à ceux des autres. Il y en aura d'autres. Et on se sent tellement inutiles ici-bas, démunis, face à cette menace. Que faire, alors que les tuer ne fait que les multiplier? Couper leurs vivres? Une amie m'a dit qu'ils vivent de la peur qu'ils inspirent. Mais comment contrer une peur qu'on ressent au plus profond?

Quoi qu'il arrive, Leila, je suis heureuse d'avoir pu croiser ta route, et admirer ton travail, ainsi que ta personnalité. Reposes en paix. Et, comme on dit ici, Yalla bye!

 

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