Gaza, oui, mais après?

Le Moyen-Orient, depuis quelques décennies, est devenu dans l'imaginaire des Occidentaux un nid à conflits, une terre d'horreur, de sang, d'explosions, de larmes, de terrorisme et de sauvagerie. L'actualité n'est pas pour leur donner tort, et pourtant demeure une ignorance crasse et une gestion clientéliste de ces nouvelles quotidiennes.

Il y a deux jours, huit chaines de télévision libanaises aux visions politiques différentes, voire opposées, se sont unies pour un programme spécial d'une demi-heure sur la Palestine : ils sont intervenus sur l'année fatidique de 1948, sur l'exil, sur les enfants de Gaza... Vivant dans ce pays depuis un an et demi, c'est bien la première fois que je me sens un peu fière de ce qui est arrivé ici, alors même que mon propre pays interdit les manifestations de soutien aux Gazaouis tout en défendant le droit d'Israël "à se défendre". Mais je pense aussi à tous ces réfugiés palestiniens vivant au Liban depuis 1948, 1967, sans aucun droit ni possibilité d'avenir, délaissés de l'opinion publique et des politiques étatiques (quand il y en a), et qui ont accueilli les réfugiés syriens, avec plus ou moins de solidarité, menacés par la focalisation de l'attention médiatique et des aides financières sur les nouveaux venus depuis 2011. Peu de médias libanais s'en préoccupent, et je pourrais dire la même chose des médias occidentaux. Quand j'ai été rencontrer les réfugiés du camp de Badaoui l'an passé, aucun média français ou suisse (à part un, bénévole et engagé) n'avait voulu de mon reportage, sous prétexte "qu'on a beaucoup publié sur les réfugiés ces derniers mois". Comment leur expliquer la différence entre réfugiés syriens et palestiniens? Comment leur exprimer le désespoir de ces deux populations qui n'ont de commun que la langue et l'exil? Et comment soutenir le regard de ces gens qui te disent dans les yeux que personne ne se soucie d'eux. Ils ont raison, finalement.

Les Palestiniens en-dehors de Palestine sont donc oubliés, remplacés par les Syriens fuyant la guerre et la mort. Eux-mêmes remplacés par les Irakiens, en particulier les Chrétiens obligés de fuir sous peine de massacre. Eux aussi remplacés par les Gazaouis, sans issue sous le feu et le métal israéliens... Des fois, passe un bout sur l'Afrique, mais bon c'est trop fouillis là-bas, trop dur à couvrir et à faire "comprendre" aux lecteurs, auditeurs et spectateurs. Il faut comprendre les rédactions, c'était la Coupe du Monde! Mais cette gestion clientéliste de l'actualité internationale, où on privilégie les drames à l'évolution des sociétés, où l'on cherche le sang et où l'immobilisme et l'attente n'ont pas leur place, alors que ce sont les suites inévitables d'un drame, est très néfaste : elle provoque l'ignorance. D'accord, j'ai la "chance" d'habiter dans un pays situé littéralement au milieu de tout ça, vous savez, le Liban, un minuscule petit pays entre montagnes et mer, bordé par Israël et la Syrie, mais où contrairement aux croyances il n'y a pas que le Hezbollah et le terrorisme (oui, on vit aussi, même quand aucun média ne s'en préoccupe). J'ai la "chance" de m'intéresser à ce qui se passe autour de moi, de pouvoir rencontrer des gens spécialisés dans ces sujets, des journalistes baroudeurs, et d'avoir accès à une foule d'informations, parfois contradictoires, souvent déprimantes. Aussi, quand mes parents, qui ne suivent que quelques médias français pas forcément très performants sur la couverture internationale, me disent "Donc c'est bon, il n'y a plus de réfugiés au Liban!" après quatre mois sans aucun rappel de la situation, je m'étrangle légèrement.

Je ne mets en aucun cas la faute sur les journalistes, que je côtoie, connais, et dont je connais les conditions de travail. Je mets la faute sur ces médias (et sur leurs investisseurs privilégiant l'audience à la qualité) dont le travail sur l'étranger a baissé de 80% depuis les années 80, qui préfèrent acheter des dépêches lapidaires que de faire confiance à leurs professionnels sur le terrain, et qui hiérarchisent toujours plus l'information. On ne traite plus qu'un drame à la fois. Mais les drames semblent aujourd'hui permanents. C'est tout la région qui bouillonne, toute une région divisée par les Français et les Anglais en 1916 et qui depuis s'est enfoncée dans une spirale de violence sans fin. Séparer ces conflits/drames/massacres les uns des autres, contrôler l'opinion publique sur ceux-ci en maîtrisant un vocabulaire des plus douteux, ne jamais rappeler l'Histoire à leur origine, contribue à un cycle de plus en plus rapide de désinformation qui prouve notre manque d'empathie humaine, et de capacité d'analyse. Toujours plus court, plus marquant, plus "facile". Désolée de vous décevoir, mais ce qui se passe dans la région est tout sauf facile et simple à comprendre : lisez, confrontez vos idées, intéressez-vous à plusieurs sources différentes, ne vous laissez pas aller à la facilité d'avoir une opinion fixe, si cela vous interpelle vraiment. Si vous ne vous y intéressez pas que pour fascination du drame et de la tragédie, engoncé dans votre confortable fauteuil Ikea. S'indigner, c'est bien, sur la durée, c'est mieux.

Que l'on parle de Gaza, mais que l'on parle aussi de la Cisjordanie, des Palestiniens israéliens, de ceux du Liban, de la Syrie, de la Jordanie, d'Egypte. Que l'on parle des Syriens en Syrie, au Liban, en Jordanie, et en Europe. Que l'on parle des Irakiens, des Kurdes, des Sunnites, des Chiites, des Chrétiens, des fous. Que l'on parle des Alaouites. Que l'on parle des armées, que l'on parle des dictateurs, des attaques, de la violence. Que l'on parle des gens vivant dans ces pays soumis à des troubles permanents, et qui tentent de s'en sortir, loin de l'attention médiatique internationale. Que l'on parle de la solidarité, de la beauté de ces personnes qui te donnent tout alors qu'ils n'ont rien, qui s'aident malgré le désespoir, qui tentent de trouver des solutions pour un avenir qu'ils espèrent meilleur, qui possèdent une dignité à faire rougir François Hollande... Yalla, c'est le moment.

Sur ce, je vais retournir à la chaleur moite et poussiéreuse de Beyrouth, et tenter de trouver un peu d'espoir en moi à donner à ceux qui en ont besoin.

Florence Massena

PS : Si vous vous intéressez vraiment à ce qui se passe à Gaza, je vous conseille de suivre Pierre Puchot sur Médiapart, Julien Salingue sur Acrimed, et Benjamin Barthe sur le Monde.

 

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