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Billet de blog 6 avr. 2020

La «folie» de Bolsonaro s'appelle néolibéralisme

Alors que même les États-Unis et des banques reconnaissent que l'austérité fiscale doit cesser, d'autres continuent à y croire dur comme fer. C'est le cas du Brésil, mais il n'est pas le seul. Bolsonaro n’est pas du tout fou. Il ne fait qu’appliquer d’une façon un peu plus exagérée le pur raisonnement néolibéral dans lequel la plupart des représentants de ce monde ont cru (ou croient) eux aussi.

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Manifestation à Sao Paulo et Brasilia pour la réouverture des commerces © Blog de Jamildo

https://m.blogs.ne10.uol.com.br/jamildo/2020/04/05/manifestacoes-em-sao-paulo-e-brasilia-pedem-comercio-reaberto/

Article publié initialement en italien sur le blog du journal Il fatto quotidiano.

Alors que même les États-Unis et Natixis reconnaissent, ne serait-ce que conjoncturellement, que l'austérité fiscale doit cesser, d'autres continuent à y croire dur comme fer. C'est le cas du Brésil, mais il n'est pas le seul.

Jaïr Bolsonaro a encore fait parler de lui dans la presse internationale dans son premier discours télévisé depuis le début de la pandémie. Il prétend que le virus n'est qu'une "petite grippe", considérant la commotion mondiale comme une simple "hystérie" alimentée par les médias. C'est certainement la première fois dans l'histoire que les tweets d'un chef d'État sont supprimés par Twitter au motif de "dommage réel aux personnes" après que Bolsonaro se soit pris en photo serrant la main de commerçants de la capitale Brasília, contre les orientations de l'OMS.

Mourir du coronavirus ou de faim ?

Tout cela est horrible, d'une insupportable provocation. Mais ce n’est pas le plus grave. Le vrai visage de ce gouvernement fasciste est de jouer du sort des plus pauvres pour préserver « la santé de l’économie », avant celle de son peuple. « Je pense aux vendeurs ambulants, à ceux qui vendent des brochettes dans la rue, aux domestiques, aux concierges. Je suis préoccupé à sauver ces vies du chômage, de la faim. Nous devons éviter la destruction des emplois », dit-il dans son deuxième discours le 31 mars, que certains ont considéré, à tort, plus consensuel.

Oui, bien-sûr qu’il faut l’éviter, principalement dans un pays avec plus de travailleurs informels que d’employés légaux et où le droit du travail n’a eu de cesse d’être dépecé par les politiques néolibérales des dernières années. Et il y a même une solution pour cela : l’intervention de l’État. Même Donald Trump a dû s'y résigner, avec son plan historique de près de 2 000 milliards d’euros (plus de 10 % du PIB de 2018). Ça, il semble que « le mythe », comme l’appellent ses admirateurs, n’arrive pas à le comprendre.

Des manifestants pour le retour au travail

Mais il n’est pas le seul. Depuis deux semaines, quelques milliers de patrons manifestent dans la rue contre le confinement imposé par certains gouverneurs. Principalement des hommes, blancs, confortablement protégés dans leur voiture (les annonces pour mobiliser les manifestants ne manquaient pas d’alerter que rester dans sa voiture permettait de prendre plus de précautions). Ils ont manifesté "préoccupés" du sort de millions de travailleurs, qui eux prennent le bus pour se déplacer.

exemple de visuels annonçant une manifestation

L’irresponsabilité d’un gouvernement aveuglé par son idéologie néolibérale peut causer ce genre de prouesse : des patrons bravant le virus pour défendre la vie de leurs employés ! Bizarrement, les employés en question ne les ont pas rejoints. Peut-être parce la défense de leur vie passe avant tout par leur santé et la certitude de garder leur poste. Et que s’il n’y pas l’État pour leur garantir, leurs patrons ne le feront pas davantage.

En pleine pandémie, de peur d’être tenu responsable d’avoir fait couler l’économie, le gouvernement Bolsonaro botte volontairement en touche. Entraînant la traditionnelle rengaine de cette classe moyenne et supérieure enragée par la perspective de la perte de ses gains qui s’en prend à ce qu’elle appelle les « fonctionnaires privilégiés » qui, comme toujours, sont pour elle les responsables de tous les maux du pays. L’absence d’État pour résoudre les problèmes, et de préférence moins d’État en général. Le néolibéralisme à l’état pur.

Au delà de l’idée trop simpliste que tout cela serait causé par la « folie de Bolsonaro », ces événements montrent que ses propos répondent à une demande bien présente dans une partie de ses plus fidèles soutiens et qui se reflète dans la composition de son gouvernement.

Mesures gouvernementales

Ainsi, après avoir être forcé de renoncer à une mesure qui autorisait la suspension du contrat de travail pour quatre mois (sans compensation) suite à des pressions de l’opinion, le ministre de l’économie Paulo Guedes, Chicago boy devant l’éternel, a adopté fin mars un plan qui réduit la suspension du contrat à seulement deux mois et autorise la réduction du temps de travail jusqu’à 70 % pour trois mois, avec dans les deux cas une compensation partielle prise en charge par l’État. Rien n’est dit sur une éventuelle interdiction de licenciement.

En plus, un loi votée au Congrès autorise une aide d’urgence d’un peu plus de 100€ durant trois mois pour 54 millions de travailleurs informels et précaires. Le montant correspond à peine plus à ce qu’on appelle le « panier de base » qui comprend les 13 aliments de première nécessité pour nourrir une personne pendant un mois. La proposition initiale du gouvernement était de fixer cette aide à 35€.

En tout, ces deux programmes d’urgence devraient coûter à peine 30 milliards d’euros à l’État brésilien (2,6 % de son PIB en 2019), à quoi il faut encore ajouter un plan de renégociation de dettes des entreprises par les banques. Avec les aliments de base assurés, mais toujours la peur de perdre son emploi et encore le loyer et toutes les factures à payer, le peuple brésilien devrait être fier de son gouvernement qui se préoccupe de son sort afin qu’il continue d’aller travailler pour faire fonctionner l’économie (comprenez éviter les pertes de leurs patrons). Cette même population qui, sans assurance de santé, ira remplir les interminables files d’attentes dans les hôpitaux publics dont il est prévu qu’ils saturent … aujourd’hui 6 avril, d’après le ministre de la santé, Luiz Henrique Mandetta.

Mais cette histoire macabre n’arrive pas seulement au Brésil. Même en France qui a adopté des mesures de protection légèrement plus robustes (quoi qu’il en coûte... grâce à l’appel aux dons) le même scénario se déroule : ceux qui ne restent pas chez eux et continuent d’aller travailler sont ceux qui ont les conditions de travail les plus précaires. Des salaires bas et très peu de protection sanitaire contre la contamination.

Bolsonaro n’est pas du tout fou. Il ne fait qu’appliquer d’une façon un peu plus exagérée le pur raisonnement néolibéral dans lequel la plupart des représentants de ce monde ont cru (ou croient) eux aussi.

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