Venezuela, cette terrible dictature

On peut reprocher plusieurs choses au gouvernement Maduro. Mais personne ne devrait nier les actions de transformation concrète que le Venezuela construit depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez il y a 20 ans. Malgré la destabilisation politique, l’héritage du chavisme montre toujours sa résilience. Voyage au pays de l'auto-gouvernement populaire.

vue de la comune Simon Bolivar à Caracas au coucher du soleil © Manon Coleou vue de la comune Simon Bolivar à Caracas au coucher du soleil © Manon Coleou

Article publié initialement dans le journal italien Il Fatto Quotidiano (Partie 1 et Partie 2).

A l’heure où les gauches européennes peinent à mobiliser, que les peuples dans le monde se soulèvent, réclamant qu’enfin l’intérêt collectif soit pris en compte et que les multinationales cessent d’absorber les richesses de la planète, il y a un pays pionnier que l’on ne cite plus depuis longtemps et dont tout le monde, y compris la gauche, s’est détourné trop vite, tant le jugement médiatique à son encontre a été violent.

 Un pays à la « radicalisation idéologique inquiétante » comme l’affirme Emmanuel Macron. Un pays dont plus aucun journaliste ne se demande s’il doit à juste titre le qualifier de « dictature » puisque cela est devenu banal. Un pays pris dans une crise si grave, qu’il est aujourd’hui plongé dans la guerre. Une guerre géopolitique, économique et médiatique qui entraîne la faim, la pauvreté, la violence et le risque de voir disparaître 20 ans de conquêtes populaires.

Ce pays c’est le Venezuela, et j’en reviens, accompagnée de mes deux camarades Manon Coléou et Julian Calfuquir à l'occasion du Foro de São Paulo.

Impressions initiales

Métro de Caracas © Florence Poznanski Métro de Caracas © Florence Poznanski
Le premier jour, la terrible dictature que nous attendions s’est présentée à nos yeux comme ceci : métro gratuit, wifi (pas toujours actif) sur les places publiques (au moins du centre ville) et livres vendus à 0,5€ grâce aux subsides de l’État (5000 bolivars, l’équivalent d’un pain bon marché) sur les étals d’un salon littéraire à ciel ouvert. Dans le métro, pas une publicité, mais de nombreuses campagnes de sensibilisation comme celle-ci, jamais vue ailleurs : une campagne pour la participation des pères à l’allaitement, en partenariat avec l’UNICEF. A l’entrée du musée d’histoire naturelle (gratuit) une enseigne montre un sans-abri1 avec une plaque « bienvenue au peuple ». De la poudre aux yeux diront certains. Qu’importe. Des gestes éminemment nécessaires qu’on est loin de voir dans les démocraties libérales d’Occident.

Campagne de sensibilisation à l'allaitement dans le métro de Caracas © Florence Poznanski Campagne de sensibilisation à l'allaitement dans le métro de Caracas © Florence Poznanski
Bien-sûr, la situation à Caracas est difficile. De nombreux magasins fermés, des checkpoints de l’armée aux principaux carrefours, des témoignages fréquents d’habitants racontant les périodes difficiles où ils n’ont pas mangé à leur faim. Des allures de far-west où des véhicules (des 4x4 de luxe comme des mobylettes de fortune) circulent sans plaque d’immatriculation, sans respecter les feux de signalisation. Les démarches administratives les plus simples, comme l’achat d’une puce téléphonique, peuvent prendre des heures, à cause de la précarité de l’infrastructure informatique. Les coupures d’électricité sont fréquentes, suspendant les communications mais aussi la conservation des aliments. Beaucoup de foyers n’ont pas l’eau courante, et conservent des litres d’eau dans des bassines. Mais dans les hôtels de luxe, on continue de mettre les petits plats dans les grands, comme partout ailleurs dans le monde.    
Salle de bain sans eau courante à Caracas © Florence Poznanski Salle de bain sans eau courante à Caracas © Florence Poznanski
Pourtant dans cet apparent désordre, l’héritage du chavisme montre sa résilience. Pas tant par la force de ses outils de propagande et encore moins par l’imposition d’un discours unique comme à Cuba2, mais par les résultats concrets de ses programmes que l’on ne retrouve aujourd’hui nulle part ailleurs sur la planète.

Chavez et le système des communes

Élu en 1999, Chavez commence à déployer à partir du deuxième mandat en 2006 son projet d’ « auto-gouvernement populaire » autour de l’unité d’action des conseils communaux et des communes. C’est le modèle maoïste des communes populaires qui l’inspire, notamment le livre « inside a people commune » de Chu Li et Tien Chieh Yun (1974).

Plaque à l'entrée du musée d'histoire naturelle © Julian Calfuquir Plaque à l'entrée du musée d'histoire naturelle © Julian Calfuquir

Le modèle met plusieurs années à s’implanter en raison de résistances à l’assemblée nationale et également d’une certaine méfiance populaire. La loi organique des communes est promulguée fin 2010, elle vise à organiser localement des collectifs d’habitants autour de projets socio-productifs dont les ressources sont administrées et redistribuées de façon autonome en priorisant le développement humain et le respect de l’environnement. L’État participe au développement de ces communes en finançant des projets ou des équipements visant à consolider cette organisation.

« Si elle ne veut pas périr, être capturée, la Révolution doit modifier radicalement la vision du monde propre au capitalisme, emprunter des actions qui reconstruisent le tissu social et pour cela il est prioritaire d’élever le local au niveau universel. Établir des relations politiques, sociales, économiques, organisationnelles et spirituelles de la base jusqu’au niveau national, du noyau ou de la cellule à l'ensemble du niveau national », déclare Chavez en 2009, qui projetait que d’ici 2030 l’ensemble de ce tissu communal dépasserait la structure administrative héritée des anciens régimes et formerait un système unifié national vivant, semblable au corps humain où chaque individu aurait son rôle social.

Les communes peuvent être très diverses à partir du moment où elle répondent à une dynamique intégrée d’auto-organisation collective. Le ministère des communes compte aujourd’hui 3135 communes et 47 986 conseils communautaires, associant 14 millions de personnes soit près de la moitié de la population3. Une nombre impressionnant certes, mais qui peine à s’unifier en raison de l’instabilité politique du pays et aussi de réticences au sein même du gouvernement.

Entreprises de propriété sociale et organisation collective

Nous avons visité la «  Comuna socialista Simon Bolivar » dans le quartier 23 janvier à quelques mètres du mausolée de Chavez, où vivent environ 7500 personnes. Une commune ancienne et emblématique. S’y trouve une entreprise de production textile qui emploie 12 personnes et réalise des commandes d’uniformes et de cartables. Elle est qualifiée d’entreprise de production sociale, administrée par le conseil communal composé d’habitants élus. Ses bénéfices sont intégralement réinjectés dans d’autres services gérés par la commune comme la distribution de l’eau, du gaz.

Atelier textile - entreprise de propriété collective © Manon Coleou Atelier textile - entreprise de propriété collective © Manon Coleou
Plus loin nous tombons sur un étal de fruits et légumes issus des jardins urbains implantés sur le territoire de la commune. Eux aussi considérés comme des propriétés collectives, ils permettent de maintenir des circuits locaux de distribution des produits primeurs à des prix modérés. Pour faire face à la crise alimentaire des dernières années qui a renforcé le marché informel et la contrebande, ces initiatives sont largement encouragées par l’État.

S’ajoute à cela le programme des CLAP (comités locaux d'approvisionnement et de production) qui distribuent des paniers d’aliments de première nécessité aux familles à un prix accessible. Comme toutes les organisations du pouvoir populaire, ces comités sont des instances collégiales dont le fonctionnement doit être discuté en assemblée. Les CLAP doivent à la fois gérer la réception des produits industrialisés comme les boites de conserves, le lait en poudre etc, mais aussi démarcher des partenariats avec les producteurs locaux.

A quelques kilomètres de la commune, nous avons rendu visite à une des entreprises partenaires du réseau CLAP, la boulangerie communautaire Minka. Créée en 2017 suite à l’expropriation de son précédent propriétaire accusé de violation du code du travail et d’insalubrité, elle est aujourd’hui gérée par un collectif d’habitants qui ont démocratisé la fabrication pour vendre au plus bas prix un pain le plus nourrissant possible. Le pain « campesino » se vent à 5000 bolivar (0,5€), quelques milliers de bolivar moins cher qu’ailleurs. La boulangerie en vent 4000 à 6000 par jour dont 3700 à prix réduit via le réseau CLAP.

La boulangerie communautaire Minka © Florence Poznanski La boulangerie communautaire Minka © Florence Poznanski
Un enjeu mondial

On peut fermement reprocher plusieurs choses au gouvernement de Maduro (voir plus bas). On pourra même entendre que les expériences d’auto-gouvernement populaire que nous avons visitées sont encore limitées ou bien qu’elles ne répondent pas aux besoins de toute la population.

Mais personne ne peut nier les actions de transformation concrète que le Venezuela construit depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez il y a 20 ans. Simplement, à l’heure actuelle, c’est l’unique État au monde où elles sont mises en œuvre avec une telle ampleur.

Que les puissances occidentales et autres ouailles du groupe de Lima qui veulent donner des leçons en matière de gestion démocratique et de politiques socio-environnementales fassent l’effort de reconnaître l’importance mondiale de ces résultats.

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Note complémentaire sur la situation politique au Venezuela :

On peut fermement reprocher plusieurs choses au gouvernement : un parti révolutionnaire qui s’est excessivement bureaucratisé avec de graves cas de corruption ; des erreurs politiques dans la gestion économique de la rente pétrolière et la politique de change ; une armée violente et répressive. Sur ce dernier point, le récent rapport de Michelle Bachelet haut commissaire de l'ONU aux droits de l’homme fait état de 5 287 personnes tuées en 2018 par l’armée bolivarienne, mais ne pointe aucune mort causée par le camp adverse (rappelons-nous de l’épisode des guarimbas qui ont entraîné la mort de plusieurs centaines de personnes). A titre comparatif, au Brésil le seul État de Rio de Janeiro annonce (chiffres officiels) l’équivalent de 7 morts par jour commis par la police depuis 2019, soit une estimation de plus de 2000 homicides par an, pour un État 20 fois plus petit et 2 fois moins peuplé que le Venezuela. Ces chiffres sont tout aussi dramatiques et où est l'opinion internationale pour envoyer une aide humanitaire ?

On peut par ailleurs reprocher à minima à l’opposition : de nombreuses actions violentes pour renverser le gouvernement avec le soutien des États-Unis ; le boycott d’élections démocratiques visant à leur faire perdre crédibilité ; la diffusion d’une propagande internationale à charge et le soutien à un blocus économique qui empêche toute perspective de sortie de crise. Mais l’opinion internationale met rarement ces deux constats en balance. Tout ceci est à analyser dans un contexte d’extrême tension et d’intimidation réciproque où la solution ne sera jamais une ingérence extérieure mais bien une médiation visant à apaiser le conflit.

 

 

 

 

 Notes de bas de page:

1Dans ce pays en proie à la crise alimentaire nous n’avons presque pas vu de clochards dans la rue.

2A la différence de Cuba, le secteur privé au Venezuela possède de nombreux moyens de communication bien plus puissants que ceux de l’Etat. De même, les critiques au gouvernement se font librement, jusque dans les propres rangs du chavisme.

3Pour une explication détaillée des communes et des conseils communaux, voir l’interview de Blanca Eekhout, ministre des Communes de la République Bolivarienne du Venezuela par Romain Migus.

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