Peuples autochtones, leur combat concerne aussi l'Europe

Les 100 premiers jours du gouvernement Bolsonaro ont mis en péril les droits des peuples autochtones. Mais le retour du discours "assimilationiste" et moraliste de la dictature n'est pas le plus préoccupant. La principale menace porte surtout sur leurs terres, convoitées par le marché international de l'agrobusiness et de l’énergie où l'Europe fait beaucoup de profit.

Sonia Guajajara, Acampamento Terra Livre 2019. © Apib Comunicação Sonia Guajajara, Acampamento Terra Livre 2019. © Apib Comunicação

Texte publié initialement dans le blog du journal italien Il Fatto Quotidiano

"Pourquoi les Indiens ne peuvent-ils pas travailler comme tout le monde? Pourquoi ils auraient la belle vie avec l'argent de mes impôts ? Ça suffit avec cette vieille histoire de dette coloniale ! Les Indiens sont des citoyens comme tout le monde, s’ils veulent les mêmes droits, ils doivent se soumettre aux mêmes devoirs! ". Voici le genre de commentaires que l’on peut entendre depuis quelque temps au Brésil lorsqu’on parle des peuples autochtones.

Dans la constitution post-dictature de 1988, cette population estimée à environ 11 millions d'individus avant l'invasion portugaise au XVIe siècle, et ramenée aujourd’hui à 900 000 personnes (0,4% de la population brésilienne) composée de 305 peuples parlant 274 langues différentes, s’est vue finalement reconnaître sa légitimité originelle sur ses terres ancestrales. Le droit à "la différence" a été instauré, c'est-à-dire le droit à continuer à préserver et pratiquer leur organisation sociale, leurs coutumes, langues, croyances et traditions. Un droit garanti également par l'organisation internationale du travail (OIT, Convention 169).

Cela n'exclut évidemment pas les autres droits de la constitution, mais renforce leur spécificité originelle. Un droit certainement garanti par la plus haute législation du pays, mais encore loin d’être appliqué et qui, dans les quelques cent jours du gouvernement Bolsonaro, est déjà en passe d’être totalement démantelé.

Le discours pervers de l’intégration

Bolsonaro a toujours été contre les peuples autochtones, mais son discours a changé de style au fil des ans. Alors qu’il y a vingt ans, il regrettait que la cavallerie brésilienne n’ait pas décimé les indigènes comme l’a fait celle des Etats-Unis, il s’est mis à défendre, au cours de la campagne présidentielle de 2018, l’intégration des peuples autochtones dans la société brésilienne : "Nombreux sont ceux qui veulent vous condamner à l’isolement sur vos terres indigènes, comme quelque chose de rare, comme un parc zoologique. Mais vous ne méritez pas ça. Vous êtes des Brésiliens et vous avez parfaitement le droit d'exploiter votre terre et de la vendre si vous le souhaitez".

Ce positionnement en apparence favorable aux droits des peuples autochtones est semblable au discours appelé par les indigènes d'"assimilationniste" pendant la dictature, qui conçoit un modèle culturel et économique unique auquel les peuples ancestraux doivent s'intégrer, aux dépends de toute une structure culturelle et historique. Il s’adresse d'un côté à la population précaire qui tend à penser que les peuples autochtones seraient privilégiés par leur “droit à la différence” alors qu’elle est obligée de travailler sans fin pour survivre. Il cherche aussi de l'autre à séduire les indigènes eux-mêmes dont certains pourraient se laisser convaincre par la perspective du profit et de l'autonomie financière.

Ainsi, parmi les premières mesures de son gouvernement, Bolsonaro a décidé de retirer aux indigènes la gestion des limites de leurs territoires pour... la confier au lobby des propiétaires terriens. La FUNAI, le département brésilien aux affaires indigènes, jusqu'alors rattachée au ministère de la justice, avait la responsabilité de démarquer les terres autochtones et d’attribuer les licences environnementales sur ces terres. Ces compétences lui ont été retirées et transférées désormais au ministère de l'agriculture aux mains de l’agrobusiness. La Funai a aussi été reléguée au ministère de la femme, de la famille et des droits humains de la pasteure évangélique Damares Alves, qui a récemment déclaré ne plus vouloir de dialogue avec les organisations non gouvernementales, car "maintenant, l'indien nous parle directement et nous voulons travailler pour satisfaire ses vrais besoins". Nous sommes en train de retourner en arrière d’un siècle, au temps des campagnes d'évangélisation moralistes…

"Nous avons résisté aux colonisateurs qui nous ont décimés, à l’empire qui a voulu nous civiliser et à la dictature qui nous a assassinés, nous résisterons aussi au fascisme !"

Terres convoitées et profits internationnaux

Mais ça, les peuples indigènes ne sont absolument pas disposés à l'accepter et, fin avril, leur rendez-vous annuel, le “Campement Terre Libre" a rassemblé 4 000 personnes issues de 107 délégations. "Nous avons résisté aux colonisateurs qui nous ont décimés, à l’empire qui a voulu nous civiliser et à la dictature qui nous a assassinés, nous résisterons aussi au fascisme !" crit Sonia Guajajara, figure du peuple Guajajara et première candidate indigène à la vice-présidence du Brésil, lors de la conférence de presse d'ouverture de l’événement.

Selon le rapport de l'organisation Global Witness, 57 défenseurs de la terre et de l'environnement ont été assassinés au Brésil en 2017, soit le plus grand nombre de décès enregistré à ce jour dans le monde. L'organisation Reporter Brésil a annoncé qu'au moins 14 territoires autochtones sont menacés et sans protection depuis le début de l'année. Des chiffres qui augmentent au rythme de la déforestation, qui a a marqué une croissance de 54% en janvier de cette année par rapport au même mois de l’année dernière (selon l’Institut Homem et Meio Ambiente d’Amazônia, Imazon).

Acapamento Terra Livre (Photo APIB Comunicação) Acapamento Terra Livre (Photo APIB Comunicação)

Au centre de tout cela, les intérêts commerciaux de l'exportation de viande et de soja. Parce que ces terres sont hautement convoitées le marché mondial. En 2017, l'industrie agroalimentaire représentait 23% du produit intérieur brut (PIB) du Brésil. Mais à qui va toute cette marchandise ? L'Union européenne est l'un des principaux partenaires commerciaux du Mercosul. Selon un rapport publié par l'organisation Fern, 74% de la viande de bœuf importée par l'Union européenne provient du Mercosul et le Brésil représente à lui seul 42%. Derrière les entreprises brésiliennes de la chaîne agroalimentaire, il y a de grands capitaux occidentaux qui alimentent la production avec des prêts et investissements collossaux. L'étude a montré que la valeur totale des prêts et des services offerts par les banques de l'UE aux exploitations brésiliennes entre 2011 et 2014 s'élevait à près d'un milliard de dollars.

Parmi les autres entreprises européennes qui convoitent les terres des peuples autochtones on trouve aussi celles du secteur de l’énergie. La société française Engie est le premier fournisseur privé d'électricité du pays et son directeur au Brésil, Gil Maranhão, associé à 40 autres sociétés brésiliennes et étrangères, envisagent déjà un projet de loi visant à offrir des redevances aux peuples autochtones en échange de la construction d'une centrale hydroélectrique sur leur territoire. "L'objectif est que les Indiens puissent sentir qu'ils sont partie prennante des négociations et ensuite ils pourront utiliser l'argent à leur guise", dit-il. C’est dans cette veine que commence aussi à émerger un discours considérant que la surface actuellement démarquée pour les terres autochtones, évaluée à 13% du territoire total, serait trop élevée…. Dans cette logique mortifère du rendement à tout prix, mieux vaut en effet transformer les peuples autochtones en micro-entrepreneurs.

Inspirations écosocialistes

Alors où tous les indicateurs sur le réchauffement climatique sont au rouge et où l’on vient d’annoncer l’extinction d'un million d’espèces animales et végétales dans les prochaines décennies, il semble que l’heure de s’arrêter n’ai pas encore sonné. A la différence des concepts de l’écologie libérale adoptée par la plupart des gouvernement (auto-)déclarés progressistes, les peuples autochtones ne considèrent pas la nature commune un simple fournisseur de service pour manger mieux, vivre en meilleure santé ou avoir de beaux paysages. Pour eux, les êtres humains sont partie intégrante de la nature et entretiennent une relation de respect et d’égalité. "Il n’y a pas de séparation entre les droits des peuples indigènes et les droits de la Terre Mère". La philosophie autochtone est construite autour du principe de "l’interrelation entre toute forme de vie". C’est ce que vient de déclaré un groupe de 14 représentants autochtones du monde entier, du Kenya à la Nouvelle-Zélande et de Taïwan au Mexique, dans une lettre ouverte publiée récemment en solidari avec les peuples autochtones du Brésil.

Alors que certains commencent à peine à décrouvrir l’importance de l’agroécologie, de la valorisation des circuits courts et d’une production d’énergie durable qui ne prend rien de plus à la terre qu’elle ne peut en restituer, les peuples autochtones l’ont compris déjà il y a plusieurs siècles. Le moment est peut-être venu de reconnaître enfin la valeur incommensurable de ces savoirs et de faire entendre cette voix autochtone qui réside dans chacun de nous.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.