Marielle va devenir une multitude, avec elle, nous serons la résistance

Avec l'extrême droite au pouvoir au Brésil, les mouvements sociaux doivent repenser leur stratégie d'action. L'un d'eux ne cesse de se renforcer, c'est celui des femmes. Malgré l'assassinat de Marielle Franco, les figures émergentes se multiplient. Leur cri d'humanité est leur arme la plus puissante. Avec elles, il devient à nouveau possible de relever la tête et de se battre à leurs côtés.

Jeune femme, lors de la manifestation pour Marielle France © Midia Ninja Jeune femme, lors de la manifestation pour Marielle France © Midia Ninja

Texte publié initialement dans le blog du journal italien Il Fatto Quotidiano

Je suis une femme et je vis au Brésil depuis plus de dix ans. Je suis arrivée à une époque où tout semblait possible, quand beaucoup pensaient que les années de plomb resteraient à jamais dans le passé. Lorsque les enfants de domestiques ont commencé à entrer à l'université, lorsque le premier homme noir aux dread locks1 est arrivé au ministère de la Culture, lorsque les terres du sertão, la région semi-aride du nord-est ont commencé à être équipées de citernes pour lutter contre la sécheresse, lorsque les classes populaires ont commencé à prendre l’avion. Lorsque, pour la première fois dans l'histoire du pays, un ouvrier est devenu Président de la République.

L’histoire, tout le monde la connaît. En 2010, l’entreprise publique pétrolière Petrobras se lance dans l'exploitationion des réserves de pétrole sous-marines, le pré-sal, sources de profits élevés pour le pays. En 2011, le Brésil devient la 6ème économie mondiale. En 2014, il disparaît de la carte de la faim des Nations Unies2. La même année, Dilma Rousseff est réélue Présidente avec une très courte avance, dans un contexte économique déjà affaibli par la crise mondiale et l'effondrement de l’exportation des matières premières, un des principaux piliers de l’envolée des dernières années. Au même moment, un des plus grands scandales de corruption de l'histoire éclate autour de Petrobras, impliquant de hauts responsables gouvernementaux et divers acteurs internationaux. De 2015 à 2016, de grandes manifestations anti-corruption centraliseront leur mots d’ordre sur la destitution de Dilma Rousseff, qui sera démise en 2016 sans aucune preuve d'enrichissement illégal. Le vice-président Michel Temer prend le pouvoir avec une politique d'austérité et de répression contraire au programme pour lequel il a fait campagne. Lula est condamné en 2017 et emprisonné en 2018, dans le cadre d'un des processus les plus rapides de l'histoire, juste avant le début de la campagne présidentielle, où il était favori. Et le 1er janvier 2019, l'ex-capitaine de l'armée, Jaïr Bolsonaro et le général Hamilton Mourão3, prennent leurs fonctions à la tête du pays.

Au cours des dernières années, les irrégularités se multiplient, des décisions arbitraies prises dans une splendide normalité à l'apogée du pouvoir. En 2017, selon le rapport annuel de l'organisation Global Witness, le Brésil est le pays qui a tué le plus grand nombre de défenseurs des droits humains, avec 57 assassinats. La plupart sont des militants environnementaux agriculteurs et indigènes tués par les milices du latifundium. Et c’est ainsi que le 14 mars 2018, la conseillère municipale de Rio de Janeiro, Marielle Franco est assassinée. Jeune, noire, lesbienne, née dans une favela, elle dénonçait depuis de nombreuses années l'action des milices et le génocide des jeunes noirs dans les périphéries de la ville.

Marielle n'était pas très connue en dehors de Rio de Janeiro. Elle s’était présentée pour la première fois aux élections municipales de 2016 avec l'étiquette du parti PSOL4 et fut, à 36 ans, la cinquième candidate la mieux élue5. Comme elle, d’autres jeunes femmes ont fait irruption ces dernières années. Par exemple, la journaliste Manuela D'avila (du Parti communiste brésilien, PCdoB), parlementaire depuis ses 23 ans, au discours frai et percutant. Elle a été en ticket avec le candidat du PT, Fernando Haddad, aux présidentielles de l'année dernière, quand Lula a été déclaré inéligible, et a fait toute la campagne avec sa fille de trois ans dans les bras. Mais aussi Aurea Carolina, une femme noire qui a grandi dans le monde du hip-hop et du street-art, élue conseillère municipale à Belo Horizonte6 avec le plus grand nombre de voix dans l’histoire récente de la ville et, deux ans plus tard, élue députée fédérale, à 35 ans. Toutes ont cette vitalité en commun, cette façon de parler vrai, simple et clair, cette facilité d'accès, à laquelle on peut facilement s'identifier. Elles ne font pas qu’essayer de comprendre les inquiétudes de la société, elles les vivent depuis leur naissance, sur la peau. Et avec elles, il devient à nouveau possible de relever la tête, pour de nombreuses autres femmes, mais aussi pour les jeunes des banlieues et pour toute cette majorité toujours minoritaire dans la société brésilienne.

"Elles ne font pas qu’essayer de comprendre les inquiétudes de la société, elles les vivent depuis leur naissance, sur la peau. Et avec elles, il devient à nouveau possible de relever la tête".

Le meurtre de Marielle survient au terme d'une dure période d’intenses mobilisations. Ce furent des manifestations quasi hebdomadaires, de dénonciation et de pression au cours des trois dernières années. Nous avons crié "Não Vai ter Golpe" (il n'y aura pas de coup d'État), puis nous avons crié "Fora Temer" (dégage Temer) et "Lula Livre" (Lula libre), puis lorsque Bolsonaro s’est rapproché de la victoire "Ele não , Ele nunca ”(Pas lui, jamais lui) est devenu notre cri de guerre. Cette dernière vague, ce sont nous les femmes, qui l’ont menée, plus que jamais, car l'essence du projet politique de Bolsonaro nie notre identité et notre autonomie politique. Soit lui, soit nous. Il ne s'agit plus de défendre telle politique publique, ni de lutter contre l’adoption de telle autre autre loi, il s'agit simplement de continuer à exister.

Après avoir vu le coup d’État s’installer, après la défaite de voir Temer terminer son mandat et Lula emprisonné, Marielle tombe avec trois balles dans la tête et une dans le cou. Et ce qui aurait pu nous détruire après ces années de lutte si dures, est devenu une force démesurée. Avant il n’y avait qu’une seule Marielle, nous serons maintenant des milliers. Des milliers qui, au cours des dernières années, ont assumé leur rôle politique, ont construit leur modèle de société, celui de pouvoir décider de leur corps, d'étudier, de ne pas mourir au travail avant d'aller à la retraite et de ne plus se laisser humilier.

"Avant il n’y avait qu’une seule Marielle, nous serons maintenant des milliers. Des milliers qui, au cours des dernières années, ont assumé leur rôle politique, ont construit leur modèle de société, celui de pouvoir décider de leur corps, d'étudier et de ne plus se laisser humilier".

Voilà comment nous nous préparons à la nouvelle ère de résistance que le gouvernement Bolsonaro nous impose. Ce cri d'humanité est notre arme la plus puissante. Toute la campagne électorale et les premiers mois du nouveau gouvernement ont été une succession d'actes violents et haineux. Comme la plaque commémorative de Marielle, déchirée sur la place publique par deux parlementaires du PSL sous les applaudissements d'une centaine de militants. Ou bien un autre député du même parti convaincu que les professeurs devraient être armés pour éviter des tragédies comme celle survenue récemment dans la commune de Suzano (São Paulo) où deux jeunes hommes sympathisants de Bolsonaro ont ouvert le feu sur leurs camarades, tuant dix personnes. Ou enfin l'expression du mépris de Bolsonaro pour le carnaval, la fête populaire la plus importante au Brésil, représenté par une vidéo scatologique qu'il a postée sur les réseaux sociaux.

Rodrigo Amorim et Daniel Silveira, candidats du PSL déchirant la plaque comémorative de Marielle Franco © Source Diario do centro do mundo Rodrigo Amorim et Daniel Silveira, candidats du PSL déchirant la plaque comémorative de Marielle Franco © Source Diario do centro do mundo

Les raisons de la victoire de Bolsonaro sont clairement visibles dans la croissance des comportements haineux exprimés par une grande partie de la population. Attitudes elles-mêmes alimentées par des années d'humiliation sociale, de violence d'État, d'injustice économique, d’impunité. Le phénomène est classique, global et pervers, car au lieu de s’attaquer aux racines de cette oppression, de nombreux citoyens dirigent leur rébellion sur leurs semblables ou sur ceux qui sont encore plus vulnérables qu’eux.

"Reconstruire l’humanité, les liens sociaux, l’importance du collectif, du vivre ensemble, en commun, telles seront nos priorités à partir de maintenant".

Reconstruire l’humanité, les liens sociaux, l’importance du collectif, du vivre ensemble, en commun, telles seront nos priorités à partir de maintenant. Et le mouvement des femmes, avec les inspirantes figures nées des dernières années de lutte, est en pleine capacité d’y arriver. Un mouvement de dignité et d'affection. Le chemin sera long, mais il sera victorieux.

Je travaille depuis des années aux côtés de ces mouvements et avec eux, j'ai consolidé ma lecture politique du monde. Je veux maintenant vous parler de ces luttes, de ces victoires de résistance. Parce que ces histoires ne font jamais la une des journaux, mais ce sont elles qui rendent lentement la transformation possible.

Je dédie cette première
chronique à Marielle et à toutes les Marielles qui se battent, grandissent et naissent.

 

 Notes:

1Le chanteur Gilberto Gil

2 Qui resence les pays avec plus de 5% de leur population mal-nourrie.

3PSL, parti social liberal, extrême droite

4 Parti socialisme et liberté, gauche

5Au Brésil, le conseil municipal est un pouvoir législatif à part et chaque conseiller est élu individuellement

64a capitale plus riche du Brésil

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