Pris à parti(e). Il y a un an, je découvrais la matraque

Ce texte a été rédigé suite à l'acte 8 des Gilets jaunes, le 5/01/19, après avoir été pris à parti(e) par la BAC. Pour précision, je ne suis engagé dans aucun parti, ni organisation militante, juste de gauche, je ne provoque pas les CRS et ne casse que ce qui m’échappe des mains. Je suis enfin un blessé léger, comparativement au fait de perdre un oeil, une main, d’être violé ou assassiné.

Une rue adjacente des Champs, pas un choix, le seul refuge depuis qu’on s’est fait gazer. Les yeux et la gorge irrités, l’esprit un peu aussi c’est vrai, pas assez pour constituer un affront. Tout le monde sur le trottoir, pas d’arme, pas de menace. Pas un groupe de casseurs, non, des manifestants désœuvrés, errant dans l’enfer des rues chics parce que privés d’Elysée. Au plus fort de l’excitation, trois slogans anti-anti-anti-capitalistes, pas vraiment la révolution en marche, pas de quoi en tous cas échauder un maton. L’assaut est pourtant lancé, nous sommes peut-être une vingtaine, dont lui, elle et moi, et eux le double. Derrière, à droite, à gauche, le cercle se referme comme une stratégie de chasse, on se découvre cibles en même temps que pris au piège. J’ai à ce moment-là une pensée émue pour tous les oiseaux qu’on colle à la glu.


Ça commence par un « dégage » qui est aussi un « à terre », ce que je ne comprends pas tout de suite. A moi de lire entre les lignes, de résoudre l’énigme d’un mot d’ordre qui est en fait deux. Une demi-seconde de réflexion pour localiser les sources et hiérarchiser les informations, c’est court mais manifestement c’est bien assez pour me reprocher ma lenteur. Un quart de seconde c’est le délai suffisant pour qu’une information remonte au cerveau, ça me laissait tout de même un bon autre quart de seconde pour formuler une réponse. Le deuxième « à terre » me laisse donc moins le choix. Et c’est tant mieux, j’avoue que toutes ces libertés commençaient à me paralyser. Je me mets à genoux. C’est un réflexe. Je n’ai jamais été interpelé, ni pris en otage, je connais mal les conventions en la matière. Je me souviens des seuls lieux où des inconnus m’ont demandé de m’allonger alors je m’exécute, naturellement. Je mets quand même les mains sur la tête, je pense à ces gens pris en otage qui le font pour s’identifier comme victime et se distinguer de l’agresseur. Mais ma posture ne les convainc pas, je ne sais visiblement pas interpréter la victime.         


Je suis à terre. Le « qu’est-ce que tu comprends pas ? » assorti du premier coup de matraque a un tour purement rhétorique, qu’ironie du sort je ne comprends pas tout de suite. Je m’apprête à lui rappeler les deux ordres contradictoires tout en me disant qu’à cet instant précis, il y a quand même plein d’autres choses qui m’échappent. Je me rappelle aussi d’un professeur qui m’avait dit que la philosophie ne pouvait rien face à une batte de baseball. Contre une matraque non plus visiblement, il faudra que je l’informe de cette précision. La précision c’est aussi la minutie des agents de la BAC qui sans en avoir l’air portent des coups bien ciblés, je me dis que c’est quand même fou ce que l’anatomie apporte au maintien de l’ordre. Je pense à un nom possible pour leurs séminaires de formation « L’ostéopathie sociale : de la tenue physique à l’ordre disciplinaire ». Je n’ai aucun souvenir du nombre précis de coups, mais je porte les traces de quatre d’entre eux : sur la main droite, pour me dissuader d’utiliser l’arme que je n’avais pas, sur le côté du genou gauche, pour m’empêcher de ne pas partir, sur la colonne vertébrale et un en plein sur l’épaule… pour le plaisir. Du moins je le suppose. Il faut bien dire que je ne me suis jamais intéressé de près à la biologie sécuritaire, et que je n’ai par conséquent aucune compétence pour tout ce qui concerne les parties du corps à atteindre pour immobiliser un criminel.       


La deuxième chose qui me frappe, c’est leur humanité. Jusqu’ici, à la télé ou sur les réseaux, on me parlait abstraitement des « forces de l’ordre », opposants désignés du bloc « manifestants », gardiens de la « paix », de la « justice » et de tout un tas d’autres valeurs auxquelles je n’accordais pas plus de corps. Mais là le symbole avait une voix. Je ne savais même pas qu’il en avait besoin. Et après réflexion, je me dis toujours qu’un petit micro-diffuseur avec messages préenregistrés (du type « dégage » ou « à terre ») ferait tout aussi bien l’affaire. Le problème avec la voix, c’est que ça lui donne l’occasion de sortir des sentiers battus, et que lui en-dehors de la battue il n’a pas l’air bon à grand-chose. Par exemple, sans doute pris par le vertige des marges, il n’arrive pas à contenir un « sale gaucho » qu’il me dégueule au visage. Il n’est pas très à l’aise dans l’exercice, la voix fait ce qu’elle peut mais la tournure reste un peu gauche. "Un peu gauche" : une ironie ? Une mise en abîme ? Je n’en suis pas convaincu, il a vraiment l’air de croire à ce qu’il dit. J’ai beau réfléchir à mon hygiène politique, aux raisons de me sentir souillé par mes idéaux de gauche, je reste un peu perplexe face à l’argument. Je pense qu’il le voit dans mon regard. Pour ne pas me gêner il revient à nos anciens échanges et me donne un autre coup. Celui-là je le prends, à défaut de le comprendre, au moins on reste sur des bases communes. Du coup, quand le « dégage » résonne à nouveau (répété, doublé ou bégayé, je ne sais pas, encore ce problème d’identification des sources), c’est presque une rengaine familière, je la connais, je pourrais l’entonner avec lui. Pour la première fois, elle est suivie d’effet. Je dégage enfin, il devrait être content, mais je reçois encore quatre coups de ses camarades sur mon parcours, comme une haie d’honneur, et comme tous les honneurs, c’est complètement gratuit. A ce moment-là, même occupés à d’autres leçons d’anatomie, ils ne savent clairement plus où donner de la tête, ou plutôt de la matraque, ce qui dans leur cas revient souvent au même. Là encore, je crois qu’il y a contradiction entre l’ordre de déguerpir et leur persévérance à frapper, avant de comprendre que non, c’est bien comme ça qu’on part chez eux, en offrant un coup aux collègues.      

Je les ai retrouvés après. Elle, mains sur la tête, avait été trainée sur plusieurs mètres par le col, et ciblée par des coups, dans les côtes je crois, lui les avait entraîné dans sa course et les avait obligés à une frappe plus mobile, plus dispendieuse en énergie certes mais aussi plus méritoire. Ils s'en féliciteront sûrement. Je le souhaite, on a beaucoup donné de nous pour qu’ils puissent se réassurer narcissiquement, que ça puisse au moins les faire bander en rentrant à la caserne... même si à dire vrai, j’ai peu d’espoir, je suis à peine sûr qu’on les ait assez soulagés pour que d’autres coups soient par la suite évités. Je pense encore à cette question, laissée en suspens, « qu’est-ce que tu comprends pas ? ». C’est con que je n’ai pas été plus perspicace sur le coup car il me faut aujourd’hui beaucoup moins d’une demi-seconde pour répondre. Ce que je ne comprends pas ? Qu’on puisse battre à terre des manifestants qui ne représentent pas une menace ; de me soumettre aux coups d’un adversaire politique qui se peut se targuer d’avoir la loi pour lui ; de voir qu’on confie des armes à des nazillons surexcités, de voir qu’ils ont le droit d’exprimer une opinion politique dans le cadre de leurs fonctions pour précisément m’empêcher de manifester la mienne, qu’on appelle maintien de l’ordre ce qui n’est aujourd’hui qu’une répression agressive d’une contestation sociale, que les médias diminuent ad nauseam les violences policières, qu’un ministre agitateur pleurniche pour la porte de son ministère et enfin, peut-être plus que tout, qu’on ose faire de cette porte le seuil de la République

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