Les mains sales de Darmanin

Gérald Darmanin ne se salit pas les mains. En conseillant au président Macron de s'entourer « de gens qui boivent de la bière et mangent avec les doigts », le maire LR de Tourcoing traite les classes populaires avec une condescendance d'autant plus déplacée qu'elle vise ses propres origines sociales, prouvant par là que ce que l'on refoule est toujours un peu puant.

Par-delà le mépris de classe qu’elle trahit, ou qu’elle exprime, la formule crasse de Darmanin sur les classes populaires dit combien la start-up nation n’est pas qu’une entreprise d’Etat, le lieu d’une gestion comptable de la foule anonyme, mais aussi là où se poursuit un ordre aristocratique qu’elle n’a pas totalement congédié en s’érigeant sur ses ruines. La gouvernance néolibérale de la Macronie, plus encore que de la Hollandie, place l’action politique dans un petit théâtre de Guignol au sein duquel les « pauvres » renvoient à une galerie de personnages grotesques comme à autant de faire-valoir des héros bien policés : le sans-dent, l’ouvrière analphabète, le chômeur fainéant ou le prolo aux doigts sales. De petits riens, des gens qui ne sont personne. La régulation des rapports de classe y est proprement dramaturgique, elle se construit à travers l’organisation de leur scène de représentation, scène sur laquelle se légitiment des hiérarchies arbitraires et le partage du sensible qu’elles recouvrent. En bon metteur en scène, Darmanin pense que si Dom Macron avait son Jean-Louis Sganarelle à ses côtés, il séduirait sans doute la foule dont il se montrerait plus proche, tout en réaffirmant, dans un même temps, les différences de rang et d’habitus qui les distinguent irrémédiablement : il y a ceux qui se servent de leurs doigts pour manger et ceux qui les emploient pour tenir la corde.

Ce qui est quand même fou, c’est que Darmanin semble penser que la fréquentation seule des gens sans chichi (c’est-à-dire sales) soit un effort suffisant pour en comprendre les aspirations. On ne peut pourtant s’empêcher d’entendre dans ses mots tout le dégoût que lui inspirent les phalanges huileuses des bouffeurs de moules, de frites et de pizzas, les ongles sales des garagistes, les peaux cloquées des agriculteurs, les paumes abîmées des manœuvres ou les pulpes percées des couturières. Tout porte ainsi à croire qu’il ne conseille pas du tout à Macron de faire preuve d’empathie mais bien de se laisser contaminer par le peuple, un peu comme quand on laisse un moustique nous piquer en s’amusant qu’un si petit sacrifice puisse sauver une vie. Mais en désignant à demi-mots le caractère sale et salissant, sinon infectieux, des déclassés, la synecdoque de Darmanin va plus loin, elle démontre combien la métaphore hygiénique du corps social s’étaye toujours chez eux sur une image du corps physique analogue. Etre proche du peuple, c’est donc tout naturellement se salir, sentir le graillon et s’exposer aux microbes. Un peu comme quand on mange avec ses doigts et qu’on rechigne à se laver les mains.

L’autre chose qui me marque c’est combien cette caste qui s’est sensibilisée à la pauvreté au mieux avec Zola, au pire avec Confessions intimes, est certaine d’avoir l’éducation que d’autres n’ont pas reçue. Les individus qui mangent avec leurs doigts, ce sont forcément des mal éduqués, ceux qui n’ont pas été initiés, ceux à qui on n’a pas appris : les animaux, les enfants, les fous, les SDF, les pulsionnels, ceux qui ne médiatisent par leurs gestes, ceux qui ne délayent pas, ceux qui chopent tout ce qui est à leur portée. De là, l’idée que leur responsabilité politique est de ne pas tout donner, et pas tout de suite, d’apprendre à la foule à être patiente, à sublimer, à avoir de la tenue plutôt qu’à se ruer sur la fricadelle et le godet de binouze. De là aussi, l’idée que le corps du peuple n’est pas assez sage pour leur pensée trop subtile, dont ils ne perdent aucune occasion de dire qu’elle doit être trop complexe pour de si simples existences. La ficelle est encienne, c’est le même principe par lequel les artistes s’étaient désolidarisés des artisans en brandissant l’argument de la cosa mentale. Il ne s’agit rien de plus que de reconduire les termes d’une vieille querelle entre l’art libéral, celui des hommes libres, qui ont du temps pour penser, et l’art manuel, celui de ceux qui n’ont que leurs mains pour exister. Par un subtil dévoiement de sens, la pensée trop libérale est devenue chez eux une pensée trop intellectuelle, coupée automatiquement des réactions mécaniques du corps. Car c’est bien de cela dont il s’agit au fond : quand les élites sont à ce point conscientes de leur déconnexion au point de l’acter dans les discours, elles se fantasment un inférieur constitutif, un subalterne qui les assure de leur doigté supérieur. Ce qu’ils oublient, c’est que ceux qui mangent avec leurs mains peuvent aussi préférer le plaisir à la convention et la chair au couteau. Ils n’ont pas peur de se salir car ils n’ont pas de mains propres à serrer, ils distribuent la graisse de leurs doigts comme on partage son lard le dimanche. C’est aussi ça avoir les mains sales. Et elles le seront toujours moins que celles des élites qui se les poudrent pour pouvoir faire croire qu’elles sont blanches.  

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