Chapitre 3 - 2000, La loi sur les 35 heures

En 2000, Martine Aubry met en place les 35 heures à l'hôpital public. Payés 39 heures pour 35 heures de travail, les soignants sont sommés de réaliser la même quantité de soins sur une durée de travail réduite. L’esbroufe de la diminution du temps de travail au prix de la productivité.

Partie 1 : La déconstruction de l’hôpital public : 25 ans de réformes, 10 ans d’austérité

Chapitre 3 - 2000, La loi sur les 35 heures : l’esbroufe de la diminution du temps de travail au prix de la productivité

Martine Aubry, Ministre de l’Emploi et de la Solidarité, 4 juin 1997 - 18 octobre 2000

  _____________

Le Juge : Madame Aubry, si vous voulez bien avancer, je vous invite à la barre.

Madame Aubry s’avance, regarde à droite, à gauche, à droite, à gauche, puis s’adresse au juge.

Martine A. : Bonjour Monsieur le Juge. Écoutez, je ne comprends pas bien ce que je fais ici.

Le Juge : Ne vous inquiétez pas madame Aubry, cela ne devrait pas être long.

Martine A. : J’espère bien. Car à l’inverse de ce qu’a réalisé mon prédécesseur, la réforme des 35 heures reste une avancée sociale majeure. Peut-être la dernière des trente dernières années.

Le Juge : Je vous passe la parole, Monsieur le Procureur.

Le Procureur : Je vous remercie, Monsieur le Président. Relancer l’emploi par une diminution du temps de travail, l’idée peut sembler bonne, en effet. Toutefois le bénéfice en termes d’embauche demeure discutable. Votre réforme n’a semble-t-il pas répondu aux attentes.

Martine A. : Pourtant nous avons bataillé ferme contre le patronat, croyez-moi. Je les connais bien, les grands patrons.

Le Procureur : Nous n’en doutons pas. Cette réforme est jugée impopulaire autant par le patronat que par les salariés. Vous ne satisfaites personne, c’est tout de même dommage. Voyez-vous, la mise en place des 35 heures n’a malheureusement pas diminué le taux de chômage. Par contre, la productivité a bien continué d’augmenter. 

Martine A. : Nous nous étions arrangés, vous vous doutez bien.

Le Procureur : Notamment lors des négociations avec la fonction publique hospitalière. La direction du ministère des Affaires sociales et de la Santé exige d’emblée que les 10 % de réduction du temps de travail ne soient compensés que par 5 % de création de postes, les 5 autres devant être rattrapés en gain de productivité [1]. Les hôpitaux sont donc sommés de faire des économies, tout en ayant moins de personnels. 

Martine A. : C’est logique, puisque les personnels continuent d’être payés 39 heures. Nous voulons bien être progressistes et généreux, toutefois cela implique certaines concessions. Il faut savoir faire des efforts. Voilà tout.

Le Procureur : … voilà.

Martine A. : Oui voilà. Vous voyez un problème ?

Le Procureur : Vous venez de nous l’expliquer. La réforme des 35 heures à l’hôpital représente un bel exemple d’économies réalisées sur le dos des travailleurs. Ils doivent travailler davantage et n’ont qu’une compensation partielle de la diminution du temps de travail. Savez-vous comment les services hospitaliers s’adaptent à votre injonction, Madame Aubry ?

Martine A. : En supprimant les pauses pipi ?

Le Procureur : Pas tout à fait. En diminuant le temps de transmission des équipes infirmières. Voyez-vous de quoi je parle ?

Martine A. : Pour être honnête, non.

Le Procureur : Il s’agit d’un temps d’échange essentiel entre les soignants qui se passent le relais, lors des changements d’équipe : cet échange garantit la continuité des soins auprès des patients. Votre réforme, dans les conditions que vous avez imposées, a eu pour conséquence directe une désorganisation du travail puis une diminution progressive du temps passé auprès des patients, et donc à terme une baisse de la qualité des soins. On ne peut pas maintenir le même niveau d’exigence et de qualité et dans le même temps exécuter les soins plus vite. Qu’en pensez-vous, Madame Aubry ?

Martine A. : ...

Le Procureur : Je vous suggère une date. Le 21 avril 2002.

Martine A. : …

Le Procureur : Ce jour là, 200 000 voix manquent à Lionel Jospin pour parvenir au second tour des élections présidentielles. 

Martine A. : Une véritable tragédie. Cela s’est joué dans un mouroir de poche.

Le Juge : Vous voulez dire un mouchoir de poche ?

Martine A. : Oui, c’est cela pardon, un mouchoir de poche.

Le Procureur : La fonction publique hospitalière compte 1,2 million de personnes, dont une très large proportion est impactée par la mise en place des 35 heures et la dégradation de leurs conditions de travail. Tout se paye en politique. C’est probablement lors de ce scrutin que vous avez payé la note. 

Martine A. : Vous me tenez pour responsable de la défaite de Monsieur Jospin en 2002 ? 

Le Procureur : J’attribue plutôt cette défaite à une social-démocratie devenue progressivement socio-libérale. Lionel Jospin a déclaré à des salariés ayant perdu leur emploi : « l’État ne peut pas tout ». Une belle façon de tourner définitivement le dos aux classes populaires.

Martine A : Certes. Dès lors, nous n’avons eu aucune gêne à assumer cette position, quitte à affronter une certaine impopularité. La perte électorale que cela représente ne nous est pas apparue si conséquente, nous considérons que les classes populaires ne votent pas.

Le Procureur : Vous avez ainsi oublié toute une partie de l’électorat gauche, qui semble depuis vous avoir rejeté. Votre arrivée au pouvoir en 2002 n’aurait probablement pas changé le déroulement des évènements. Monsieur le Président, avez-vous des précisions à apporter ou d’autres questions à poser à l’accusé ?

Le Juge : Non, aucune précision ni question supplémentaire. 

Le Procureur : Madame Aubry, vous aurez pour mission de réaliser pendant un mois, sur des journées de 7 heures de travail, 26 toilettes de personnes dépendantes. Cela doit être réalisable. C’est juste une question de rendement.

 

[1] Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques DREES, série études. “La réduction du temps de travail dans les hôpitaux publics : des difficultés liées à l’organisation”. Dominique TONNEAU, École des Mines de Paris Centre de gestion scientifique, no 35 – octobre 2003. https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/serieetud35.pdf

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.