Le procès de l'Hôpital public - Préface : la colère d’un soignant

Présentation du contexte et de la forme du blog : "Le Procès de l'Hôpital public - « Extraire la santé de loi du marché »".

Pour mes collègues soignants



et pour nos patients.

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Sur le mur du cinéma Le Katorza, à Nantes, on peut voir cette fresque sur laquelle mon regard s’attarde lorsque que je sors d’une séance : « Pour faire un film, il faut être amoureux ». Et pour écrire un livre, que faut-il ? Ce livre, je l’ai écrit avec de la colère. Beaucoup de colère. 

 

Colère de comprendre que mon métier, urgentiste, je ne pourrai probablement jamais l’exercer tel que je l’envisageais lorsque je l’ai découvert et choisi il y a maintenant quinze ans. Colère de comprendre que mon métier au sein de l’hôpital public, je l’exerce dans un contexte bien particulier : celui d’une surcharge de travail incessante accompagnée d’une insuffisance grandissante de moyens tant matériels qu'humains. 

 

Est-il acceptable que des patients octogénaires attendent sur des brancards pendant des heures, des jours, avant d’être accueillis dans un service d’hospitalisation ? Est-il normal que les urgentistes changent de profession après seulement dix ans d’exercice et autant d’années d’études ? Est-il tolérable que, pour rejoindre une salle d’examen, je doive enjamber dans les couloirs des urgences des flaques d’urine de patients laissés seuls au milieu des brancards ?

 

Non, cela n’a rien de normal, ni d’acceptable et encore moins de tolérable. Est-ce une fatalité ? Les bons jours, je pense que non. Les mauvais jours, je baisse les bras. 

 

La situation des urgences en France et plus généralement celle de l’hôpital public doit aujourd’hui s’analyser, se réfléchir, et se raconter si l’on veut comprendre comment nous sommes arrivés à un tel niveau de maltraitance, tant à l’égard des patients que des soignants. Comment un lieu dévolu aux soins s’est-il transformé en un concentré de “violences institutionnelles”, violences dont les personnels soignants sont au mieux témoins au pire complices ?

 

Cette histoire de l’hôpital public, j’ai envie de la partager telle que je l’ai apprise au jour le jour et peu à peu au fil d'échanges avec des collègues plus anciens, de rencontres militantes et de lectures. Cette histoire, j’aimerais la raconter aux futurs soignants afin qu’ils sachent ce qui nous a été donné hier, ce que nous avons perdu aujourd’hui, ce que nous devons reconquérir demain.

 

L’histoire de l’hôpital public en France est indissociable de l’histoire du néolibéralisme. Néolibéralisme, ce n’est pas un grand mot, c’est un concept économique décliné en programme politique, une politique qui au long des années a dévasté la structure publique dans laquelle j’avais choisi de travailler. 

 

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Le féminin est souvent utilisé pour désigner les travailleurs du soin, habitude héritée d’une époque où ces métiers étaient exclusivement pratiqués par des femmes. Pour la suite de ce blog, le choix a été fait de rompre avec cette tradition et d’utiliser l’écriture inclusive pour désigner mes collègues infirmier·e·s, aide-soignant·e·s, praticien·ne·s hospitalier·e·s et chef·fe de service. Précisons que parmi les professionnel·le·s du soin en 2015, 88 % des infirmier·e·s et 97 % des aide-soignant·e·s sont des femmes. Pour les médecins le personnel féminin représente 43 % toutes spécialités confondues [1].

 

Les dialogues contenus dans cet ouvrage sont fictifs. La forme du récit – un procès réunissant des personnages de différentes époques – a été choisie pour que les réformes ayant conduit à la déconstruction de l’hôpital public soient incarnées par les protagonistes qui les ont mises en place et que les idées défendues soient personnalisées. Lorsqu’il s’agit de propos réellement tenus par les accusés ou les témoins, ceux-ci figurent en italique et entre guillemets.

 

[1] “Panorama de la DREES, Portrait des professionnels de santé, édition 2016”. https://www.epsilon.insee.fr/jspui/bitstream/1/62022/1/panoramasante_prof_2016.pdf

 

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Personnages :

Le juge, président du tribunal.

Les accusés :

  • Jack Ralite : ministre des affaires sociales et de la solidarité nationale du 29 juin 1982 au 17 juillet 1984. Chefs d'accusation : une diminution du numerus clausus des médecins de 30 % en 2 ans, mise en place de la dotation globale forfaitaire en remplacement du tarif à la journée.
  • Alain Juppé, premier ministre du 17 mai 1995 au 2 juin 1997. Chefs d’accusation : mise en place de l'ONDAM [2], de la CADES [3], renforcement de l'impôt par rapport aux cotisations, lors de la réforme de la Sécurité sociale réalisée par ordonnances.
  • Martine Aubry, ministre de l’Emploi et de la Solidarité, du 4 juin 1997 au 18 octobre 2000. Chef d’accusation : mise en place des trente-cinq heures à l’hôpital avec diminution du temps de travail sans compensation totale des effectifs soignants.
  • François Fillon, ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité, du 17 juin 2002 au 30 mars 2004. Jean-François Mattei, ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées, du 17 juin 2002 au 30 mars 2004. Philippe Douste-Blazy, Ministre des solidarités, de la santé et de la famille du 31 mars 2004 au 31 mai 2005. Chef d'accusation commun : mise en place du financement par la tarification à l'activité.
  • Roselyne Bachelot, ministre de la santé de 18 mai 2007 au 10 mai 2012. Chef d'accusation : mise en place de la loi Hôpital, Patients, Santé et Territoire, promulguée le 21 juillet 2009, qui a transformé l’hôpital en entreprise.
  • Marisol Touraine, ministre de la santé du 16 mai 2012 au 10 mai 2017. Chef d'accusation : assèchement des finances des hôpitaux par une austérité jusqu’alors inédite.
  • Agnès Buzyn, ministre de la santé du 17 mai 2017 au 17 février 2020. Chefs d'accusation : fixation du budget de la Sécurité sociale à un niveau inférieur aux dépenses de santé, posture de déni de la situation de l’hôpital public, participation à une politique néolibérale incompatible avec la protection sociale.

Le Procureur

Les victimes, dans l’assistance : le public, qui représente les patients et les soignants, dont certains tiennent des pancartes sur lesquelles est écrit : “Soignants maltraités, patients en danger !”.

 

[2] Objectif Nationale des Dépenses d’Assurance Maladie

[3] Caisse d’Amortissement de la DEtte Sociale

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