Trop de faux mythes sur la Syrie

Soudainement disparue de la Une des journaux, la guerre en Syrie continue son cours tragique avec la même intensité depuis trois ans. Le régime a gagné du terrain à Homs et, après six mois de campagne militaire, a réussi à reprendre le contrôle de la région stratégique du Qalamoun, à la frontière entre le Liban et la Syrie (voir article). Mais malgré les déclarations de victoire du gouvernement, l'opposition a repris l’avantage à Alep, au point de menacer à nouveau d'encerclement total les quartiers ouest, et elle a réussi à conquérir quelques villages près de la côte au nord de Latakieh, dans une région d'importance symbolique pour le régime.

Il est difficile de dire si les développements militaires des derniers mois correspondent à une reprise de contrôle du régime, comme le proposent avec une insistance accrue certains analystes, ou tout simplement à une restructuration et à une simplification des camps et des lignes de fronts. L'Armée Syrienne Libre et les autres principaux groupes d'opposition semblent donner la priorité au front Nord (Alep et Idlib) et au front Sud (Deraa et Qouneitra) et ils ont récemment connu un certain succès dans les deux zones. Le régime au contraire a concentré la plupart de ses forces sur la récupération et la consolidation de l'axe stratégique Damas – Homs – Latakieh. Une éventuelle bataille décisive, pour peu qu’elle ait lieu un jour, parait encore lointaine.

Le régime a une puissance de feu très supérieure et détient le monopole exclusif de l'aviation; mais il n'a pas les forces d'infanterie nécessaires pour reprendre et garder les vastes territoires actuellement aux mains de l'opposition. Il peut décider de récupérer une région, mais il ne peut en reprendre qu’une à la fois. Une victoire du régime purement militaire apparait difficile et très éloignée dans le temps. C'est pour cela que sa vraie offensive durant les derniers mois est concentrée sur le moral. La reconquête de quelques zones clés, fortement médiatisée, donne l'impression d'une inexorable reprise de contrôle. La multiplication des interviews avec la presse étrangère et des visites de délégations officielles crée une illusion de retour à la normalité.

Il faut interpréter dans ce sens la tenue des élections présidentielles au début du mois de juin prochain. Appeler aux urnes les citoyens d'un pays en guerre, avec trois millions de réfugiés à l'étranger, six ou sept millions de déplacés internes, et la moitié du territoire sous contrôle de l'ennemi, pourrait sembler une farce inutile. Bachar el Assad compte pourtant sur ce simulacre de démocratie, dont le résultat est connu d’avance, pour renforcer le sentiment de l'inéluctabilité de sa présence et pour convaincre définitivement ses partisans et même certains de ses opposants épuisés qu'il est là pour rester.

Tous les commentateurs de la crise syrienne se sont empressés de définir les négociations de paix comme un échec complet. Il a été clair pour tout le monde que le régime syrien n'a aucune intention de faire de concessions réelles et qu'il cherche à écraser la rébellion et à pacifier le pays selon ses termes. C'est un choix de realpolitik qu’il est facile de comprendre, compte tenu du soutien sans condition de ses alliés étrangers, en particulier l'Iran et la Russie. Ce qui n'est pas du tout clair, ni acceptable, ce sont l'indifférence et l'abandon du processus de paix de la part des puissances occidentales. Un vrai dialogue, des concessions mutuelles et un gouvernement transitoire d'unité nationale, aussi difficiles et improbables soient ils, constituent peut-être la seule solution qui pourrait rassurer et satisfaire un nombre suffisamment élevé de citoyens syriens des deux camps. Une Syrie unie, dans laquelle personne ne soit considéré comme un perdant et ne se sente pour cela menacé, ne pourra être reconstruite que sur la base de ce genre de partage. L'alternative, ce sont de longues années de guerre, et par la suite encore de nombreuses années d'instabilité, de terrorisme, d’attentats et d’insurrection.

Le politologue Ziad Majed dément un autre faux mythe dans les pages de l'Express: “Je pense que l'analyse considérant que la situation actuelle présente un choix à faire entre Assad et les djihadistes est fausse, naïve ou même délibérée afin de justifier « l'option Assad. » La réalité sur le terrain et l'évolution de la situation en Syrie montrent que nous sommes plutôt devant l'équation suivante: soit Assad et les djihadistes ensemble, l'un se justifiant par la barbarie de l'autre et les deux camps capables de « coexister » et d'occuper chacun une région, soit la chute d'Assad et puis celle des djihadistes qui perdraient ainsi toute possibilité de recrutement, isolés sur le terrain et dans la société même.”

Il est donc temps que la communauté internationale assume ses responsabilités et mette fin à la guerre civile syrienne, par des négociations et une solution de compromis qui soit acceptable pour la majorité de la population. La prolongation de la crise en Ukraine ne doit pas faire tomber la Syrie dans l'oubli. Les gouvernements occidentaux doivent être prêts à forcer les deux camps, si nécessaire, à effectuer les compromis nécessaires, avec ou sans l'approbation de la Russie. Se contenter d'envoyer de l'aide humanitaire, d'ailleurs insuffisante, et assister en silence à l'autodestruction d'un pays est une tâche que le monde ne devrait pas se permettre d’avoir sur la conscience au vingt-et-unième siècle. La priorité est de mettre fin à la guerre: pas dans trois ou cinq ans, mais maintenant.

D'autres histoires sur la crise syrienne sont à découvrir sur le site www.focusonsyria.org/fr

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