Entre Syrie et Turquie, la frontière périlleuse

Comment c’est fait, une frontière ? Quelquefois c’est seulement une ligne imaginaire tracée sur une carte, et personne ne saurait te dire exactement où elle passe. D’autres fois elle est physiquement marquée par un fil métallique ou un mur de béton armé. Ici, dans les profondeurs de Hatay, au sud le plus au sud de la Turquie, la frontière avec la Syrie se matérialise par une route militaire, large et terreuse, tortueuse et poussiéreuse, creusée à travers la colline escarpée recouverte de pins. Aujourd’hui le soleil brille, la brise murmure, la terre sourit de vert, le monde explose de printemps.

A quoi sert une frontière ici ? Elle sépare un pays en guerre d’un pays en paix. Elle sépare les millions de victimes des bombardements et de la misère d’un possible sauvetage. Autrefois cette frontière n’existait pas : ce sont les Français qui l’ont créée, durant leur protectorat, il n’y a même pas quatre-vingts ans. Autrefois cette frontière existait mais elle était ouverte, et les gens allaient et venaient sans problème. Autrefois… mais maintenant cette frontière n’est ni ouverte ni fermée, c’est une ligne en pointillés, c’est un filet aux mailles larges, c’est un non-lieu énigmatique, ou plutôt ce sont plusieurs lieux à la fois.

Regarde-les, sur le bord de la colline. Une dizaine de réfugiés syriens qui viennent d’être arrêtés par les gardes-frontière turcs. Ils voulaient entrer en Turquie pour trouver un abri dans les camps ou pour rejoindre leur famille en ville. Hier beaucoup sont passés, mais aujourd’hui les mailles du filet se sont refermées sur eux. Elles les ont pêchés et les rejetteront à la mer, dans l’océan agité de la guerre civile, parce que des réfugiés il y en a déjà trop, les turcs n’en veulent plus.

Regarde, juste devant eux, par-delà la route. Une voiture vient tout juste d’arriver à la frontière, côté syrien. Elle transporte un survivant, un naufragé, l’énième blessé de ce conflit absurde. Une ambulance est venue le chercher pour l’emmener dans un hôpital turc. Il sera soigné et pourra rester. Ceux qui ne sont pas malades seront repoussés et devront retourner en Syrie. Les plus déterminés essaieront à nouveau.

Regarde là, dessous, après le virage, en bas. Au milieu du bois, il y a une centaine de tentes blanches, voiles spectrales de barques ensablées à quelques pas de la rive. Ceux qui n’arrivent pas à traverser la frontière jettent l’ancre ici. C’est un camp improvisé pour des réfugiés désespérés, trahis par des promesses non tenues, entassés dans un village de toiles insalubre, tourmentés par le risque, jamais complètement exclus, d’un bombardement aérien.

Splendeur du soleil, parfum de résine, festival de montagnes, nostalgie de mer. Dans ce petit paradis sylvestre, le mot guerre ne devrait jamais être prononcé. De la base militaire turque, perchée sur une hauteur, c’est une toile impressionniste de vallées émeraude, d’horizons en dégradé d’indigo, d’esquisse de reflets orangés. La palette de la nature est plus riche que notre imagination.

Soudainement un bruit dans l’air te distrait. Un bourdonnement. Un bruissement. Dispersé au milieu des nuages. Puis une explosion, dans le lointain, portée par l’écho des vallées. C’est un baril d’explosifs. Ca s’approche. D’où ça vient ? Finalement tu le vois, très haut, devant toi: c’est un point minuscule dans le ciel, c’est un hélicoptère de l’armée syrienne. Tellement proche que tu peux l’apercevoir à l’oeil nu. Une autre explosion. Il est en train de survoler les villages proches de la frontière. Une autre explosion. Puis deux ou trois coups plus atténués : ce sont les tentatives anti-aériennes des rebelles, mais l’engin est trop haut, ils ne peuvent pas l’atteindre, le commandant turc secoue la tête. Une autre explosion. On reçoit un appel : l’un des villages a été touché. Puis lentement le petit point disparaît de la vue, le bourdonnement s’éloigne. Le spectacle, pour ce soir, est terminé. Les militaires turcs le contemplent imperturbables, jour après jour, sans lever le petit doigt, suivant leurs ordres.

Sur cette frontière bizarre il s’en passe de belles. Quelques kilomètres plus haut, des camions différents se rencontrent régulièrement, certains du côté turc, d’autres du côté syrien. Certains transportent des armes et des munitions, d’autres portent des tentes, des matelas et des provisions, d’autres encore de l'aide humanitaire. Les contrebandiers paient un bakchich, les gardes-frontière ferment un œil. Quelques kilomètres plus bas, les mêmes gardes-frontière ou leurs collègues interceptent un groupe d’humanitaires. Ils vont assister la population syrienne. Mais aujourd’hui est le mauvais jour. L’armée turque les arrête, les détient, les déporte, les chasse du pays. Comme s’ils étaient des criminels. Entre temps l'aide sera arrivées, mais pas les personnes qui devaient la distribuer.

Un jour elle s’ouvre, le jour d’après elle se ferme... cette frontière est une danseuse. Née comme simple ligne sur une carte, aujourd’hui elle décide sans appel du destin de milliers de personnes. Et ceux qui en font le plus les frais ce sont eux, la population civile, les réfugiés syriens.

Ce récit a été crée en superposant les expériences directes de différentes personnes à la frontière entre la Turquie et la Syrie.

D'autres histoires sur la crise syrienne sont à découvrir sur le site www.focusonsyria.org/fr

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