Ukraine : finissons-en avec les discours de guerre froide

Vladimir Poutine n’est pas un « bon ». C’est un autocrate et un nationaliste « grand-russien ». Mais il dit le désir de la Russie de n’être pas vouée au rôle attribué par « l’Occident » : une puissance émergente économiquement contrôlée (par le « consensus de Washington ») et un « nain » politique.

Vladimir Poutine n’est pas un « bon ». C’est un autocrate et un nationaliste « grand-russien ». Mais il dit le désir de la Russie de n’être pas vouée au rôle attribué par « l’Occident » : une puissance émergente économiquement contrôlée (par le « consensus de Washington ») et un « nain » politique.

 

Les gouvernements ukrainiens, depuis de nombreuses années, ne sont pas des « bons ». Ioulia Timochenko, l’ancienne icône de la « révolution orange » et Victor Ianoukovitch, le dirigeant hier écarté, incarnent des pouvoirs corrompus et inefficaces, qui ont accompagné le déclin économique et social et l’endettement extérieur massif de leur pays. Mais ils gouvernaient une Ukraine administrativement unie.

 

Le mouvement de la place Maïdan est un vaste mouvement populaire. Il en est de lui comme des peuples en général : il n’est ni bon ni mauvais en soi. Il inclut des groupements extrémistes et fascisants, nostalgiques de l’antisoviétisme modèle 1941. Mais il est avant tout une impulsion populaire, plus soucieuse de se débarrasser des corrompus que d’adorer la technocratie européenne.

 

S’il n’y a pas les « bons » et les « méchants », finissons-en donc avec les discours de guerre froide. Les ennemis de nos ennemis ne sont pas nos amis… et réciproquement. Ce n’est pas parce que Poutine est détestable qu’il faut attiser l’animosité et la rancœur des Russes. Ce n’est pas parce que des organisations inquiétantes (Svovoda et Pravogo Sektora) tiennent le haut du pavé à Kiev, avec d’ailleurs la bénédiction des très démocrates dirigeants de l’Union européenne, qu’il faut approuver la brutalité innommable qui s’est abattue sur les manifestants. Jouer le bras de fer économique ou militaire avec Poutine ? C’est jouer la tension avec la Russie, c’est exacerber ses vieilles craintes de l’isolement. C’est inefficace et dangereux. Le prétexte du coup de force russe en Crimée est le risque d’une « otanisation » de la région. Le plus efficace est d’annihiler ce prétexte.

 

Quelle est l’urgence ? Sortir de la logique de l’affrontement, préserver l’unité de l’Ukraine, sortir le pays de la nasse économique dans laquelle il est enfermé depuis trop longtemps. De nombreuses voix se sont fait entendre en France pour évoquer les conditions d’une solution négociée et raisonnable, sur la base de principes simples (sur son blog, l’économiste Jacques Sapir a présenté plusieurs contributions que je juge sensées. Je le dis d’autant plus volontiers que je suis loin d’être toujours d’accord avec un certain nombre de ses analyses sur la « démondialisation » ou sur la sortie de l’euro). J’énonce ici celles qui me semblent les plus pertinentes, dans le moment présent tout au moins. En sachant que tout retard rend, hélas, plus difficiles les issues pacifiques.

 

1. L’unité ukrainienne ne pourra être durable que sur une base ouvertement fédérale, reconnaissant pleinement tous les droits de toutes les minorités. Dans ce cadre, la Crimée doit bien sûr disposer d’un statut particulier, au sein de l’entité ukrainienne.

 

2. Les conditions doivent être réunies d’un processus électoral transparent, accepté par tous, sans état de fait imposé ici ou là (référendum ou autre). Une conférence nationale de réconciliation pourrait l’engager. Pour en garantir dès le départ l’éthique démocratique, le gouvernement de Kiev doit se séparer radicalement de tous les éléments extrémistes, s’engager dans un désarmement total et supprimer toutes les milices. Une commission d’enquête internationale, sous l’égide de l’OSCE ou mieux encore des Nations Unies, aiderait à faire la lumière sur les événements les plus troubles (les snipers de la place Maïdan) et garantirait le caractère pacifique du processus de refondation nationale.

 

3. L’Ukraine doit rester indépendante de toute pression extérieure. L’Union européenne devrait renoncer aux dangers du « pacte oriental » lancé en décembre 2008 et qui vise à intégrer dans une logique de libre-échange approfondi (Deep and Comprehensive Free Trade Agreement) six anciennes républiques soviétiques, dont l’Ukraine. En revanche, la Russie doit cesser de considérer que l’évolution des anciennes républiques soviétiques est un élément direct de sa sécurité intérieure. La neutralité proclamée et garantie de l’Ukraine est la seule voie pour un équilibre régional suffisamment instable par ailleurs. Les conditions de cette neutralité peuvent faire l’objet d’une négociation multilatérale, rassurant chacun des partenaires potentiels d’une Ukraine indépendante.

 

4. L’Union européenne et la Russie doivent s’accorder pour desserrer l’étreinte économique qui pèse sur l’Ukraine. Aller vers l’annulation de sa dette est le premier pas pour renverser le processus d’appauvrissement spectaculaire.

 

Que ces pistes s’avèrent possibles ou non, le drame ukrainien devrait mettre en lumière les limites désormais explosives d’un système international qui a peu à peu dessaisi le système onusien au profit d’un dispositif restreint, constitué autour du primat de la concurrence et de la gouvernance. La conséquence de ce système, c’est le libre jeu des rapports de puissances, économiques ou stratégiques. Sur notre continent, l’Union européenne et la Russie, ainsi que les dispositifs militaires de l’Otan sont les acteurs privilégiés de ce jeu meurtrier.

 

Que la rudesse de l’épisode ukrainien soit ainsi, pour tous, l’occasion de réfléchir au nécessaire dépérissement de cette « diplomatie de club » qui n’a qu’un effet tangible : elle délaisse les peuples et leur souveraineté ; elle crée ainsi amertume, ressentiment et irrépressible violence.

 

 

Roger Martelli est historien, co-directeur de Regards et membre de la Fondation Copernic. Il est notamment l’auteur de La bataille des mondes (Éditions François Bourin, 2013).

 

 

Ce texte constitue l'introduction d'un dossier sur la situation en Ukraine constitué par Catherine Samary, qui est reproduit ci-dessous.

 

 

Sur les arrières-plans socio-économiques et géo-stratégiques de la crise ukrainienne :

David Mandel, « L’Ukraine entre "soulèvement démocratique" (version du gouvernement canadien) et "putsch fasciste" (version russe) », 14 mars 2014

Jacques Sapir, « Ukraine : une règle de trois », 9 mars 2014

Catherine Samary, « La société ukrainienne entre ses oligarques et à sa Troika », 25 janvier 2014

Jean-Marie Chauvier, « Euromaïdan, ou la "bataille d’Ukraine" et ses enjeux », 25 janvier 2014

 

 

Points de vue d’activistes et de chercheurs de la gauche ukrainienne sur le mouvement Maidan :

Interview de Vasyl Cherepanyn (par Christophe Aguiton et Nicola Bullard), « Maidan et la révolution ukrainienne », 6 mars 2014

Gabriel Levy, « Ukraine’s upheavals beyond stereotypes », 26 février 2014

Interview du dirigeant de l’opposition de gauche ukrainienne Zakhar Popovych, « Ukraine : révolte de masse pour la démocratie, radicalisation de l’extrême droite, intervention de la gauche »,18 février 2014

Zakhar Popovych, « Euromaidan et le programme de la gauche en Ukraine », février 2014

Francoise Diehlmann, « Euromaidan à Kiev n’est pas un mouvement extrémiste, mais libéral » , 6 février 2014

 

 

Après la mise en place du « gouvernement d’Union » et le déploiement russe en Crimée :

Jacques Sapir, « Quel avenir pour l’Ukraine ? », 13 mars 2014

Zakhar Popovych, « Address on unfolding situation in Ukraine », 10 mars 2014

Déclaration du Mouvement socialiste de Russie, « Pas de guerre avec l’Ukraine ! », 8 mars 2014

Catherine Samary, « Ukraine : ni troupes russes, ni fascisme, ni institutions euro-atlantiques », 3 mars 2014

Rédaction d’Otkritaya Levaya (Gauche ouverte) : « Crimée – ni "nôtre" ni "vôtre" : le mouvement d’auto-détermination passe avant les jeux impérialistes et la frénésie nationaliste », 1er mars 2014

Vitalyï Doudine, « Maidan, de l’autodéfense à la démocratie », février 2014

 

Précision de Catherine Samary : Je n’ai proposé ici que quelques textes en anglais. Mais, pour les anglophones, je recommande d’aller sur le site CriticAtac-LeftEast,‎ qui constitue une remarquable plate-forme d’une nouvelle gauche d’Europe de l’Est, marxiste, internationaliste et anti-impérialiste, affrontant le brouillage des étiquettes et la nécessité, pourtant, de rigueur intransigeante. Vous y trouverez de vrais dialogues complexes sur l’Ukraine - ouvrant largement la porte à la démarche de l’Opposition de gauche ukrainienne (et russe) au sein de Maidan (voire à contre-courant, tout en ayant une composante majoritaire dans le comité éditorial, plutôt en critique "extérieure" à ce mouvement).

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