"L’Atalante" de Jean Vigo analysé par Sylvain Perret, rédacteur en chef d'1kult

"L’Atalante" de Jean Vigo, l'unique long métrage d'un cinéaste auteur d’une œuvre immense et essentielle.

"L’Atalante" de Jean Vigo, l'unique long métrage d'un cinéaste auteur d’une œuvre immense et essentielle.


Cinéaste maudit par excellence, Jean Vigo n’en demeure pas moins l’auteur d’une œuvre immense et essentielle. Décédé avant d’avoir pu apporter les modifications à son premier et unique long-métrage L’Atalante, il laisse derrière lui une place béante qui permettait d’entrevoir une carrière riche et passionnante. Après un court-métrage (A propos de Nice – 1930) et un programme d’actualités pour Gaumont (1931), il signe Zéro de conduite (1933), un moyen-métrage qui demeurera inédit de longues années car jugé « attentatoire au prestige du corps enseignant français ». Quelques décennies plus tard, il sera inscrit au sein de programmes scolaires d’éducation à l’image.

Lorsqu’il commence la réalisation de L’Atalante fin 1933, Jean Vigo se sait malade. Il supervise pourtant l’intégralité du tournage, ainsi que le début du montage avant d’abandonner la fin du travail à son monteur. Face au résultat et suite à quelques projections aux retours peu élogieux, la Gaumont décide de couper de nombreux passage et d’effectuer de nombreux changements. On change la musique de Maurice Jaubert par une chanson à la mode alors, Le Chaland qui passe, qui donnera son titre à cette nouvelle version.

Ensuite, s’enchaînent d’autres montages, plus ou moins fidèles, qui se multiplieront et qui feront le bonheur des ciné-clubs pendant près d’un demi-siècle. Ce n’est qu’en 1990 que Gaumont effectue une restauration afin d’aboutir à la version la plus proche de celle qu’imagina Jean Vigo, qui avait assisté à la première projection, et qui fit quelques remarques à son monteur.

La grande singularité de L’Atalante, à l’époque et encore aujourd’hui, ne provient pas de son scénario assez classique au premier abord. Nous suivons la vie d’un petit groupe de mariniers qui va être bouleversée lorsque Jean, le patron de la péniche, épouse la belle Juliette.

Avec un tel matériau de base, rien ne destinait cette œuvre au vu de son récit d’entrer éternellement dans le Panthéon du septième art. Mais c’était sans compter la poésie, le lyrisme de son auteur. La réalisation se permet toutes les audaces et fait voguer ses personnages sur un fleuve quasi-surréaliste. Des envolées fascinantes parsèment ainsi le récit, de cette mariée qui marche de nuit sur la péniche, lorsque la brume entoure l’embarcadère, lorsque le vieux marin fait visiter à Juliette sa cabine, mais qui touche au sublime lorsque les amants sont séparés.



Les images se superposent, les sons se distordent avec harmonie et le temps n’a plus de valeur. Nous suivons donc ces grands enfants, aux rêves simples et pourtant immenses (voir Paris, trouver l’amour, acheter des souvenirs dans chaque port). C’est ce savant mélange qui rend aujourd’hui encore la poésie de Vigo tellement unique, à la fois intense et enfantine – sans jamais être infantile – mais aussi directe et frontale dans son approche.

Aucune complaisance ou compromis, donc, pour ce doux récit erratique, entrecoupé d’instants de vie, qu’il est impossible de détacher de la prose qui transparaît à chaque photogramme. Et au final, on découvre à chaque vision de L’Atalante que Jean Vigo a réussi ici à toucher à quelque chose de pur, de puissant, de magique. Une sorte de miracle cinématographique que l’on ne cesse de voir et revoir afin d’en cerner le secret, en vain.

Et l’on ne peut s’empêcher de regretter que celui qu’Henri Langlois et tant d’autres surnommèrent « Le Rimbaud du cinéma » ne put signer d’autres œuvres. En l’état, il marque néanmoins d’une trace indélébile le septième art et continue à être cité en référence. Restauré, remonté, son unique long-métrage est désormais visible dans sa version la plus proche de ce que souhaitait l’auteur.



L’Atalante est disponible en Salle des collections du Forum des images.


En écho !

Un hommage de Gondry au film.

Entretien avec Michel Gondry par un site dédié à L'Atalante à propos de son choix de ce film lors d'une carte blanche.

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