1848 et les prémices d’une révolution

Francis DASPE est Secrétaire général de l'AGAUREPS-Prométhée et animateur de groupe d'action de La France Insoumise à Perpignan.

La situation sociale et politique explosive de cette fin d’année 2018 (et qui est amenée sans aucun doute à perdurer en 2019, voir à s’intensifier) incite à rechercher dans l’Histoire quelques éléments permettant de nourrir la réflexion. Le mécontentement et l’exaspération exprimés par les Gilets jaunes témoignent d’un contexte de nature révolutionnaire, du moins au sens populaire du terme. Les références à la Grande Révolution française de 1789 / 1794 ont abondamment fleuri, que ce soit pour en chercher des encouragements ou au contraire en craindre les effets. Mais il serait peut-être davantage instructif de se plonger dans celle de 1848 en France, qui ensuite s’étendit à l’ensemble du continent européen pour un « printemps des peuples ».

Posons-nous la question de comment surviennent les révolutions, dans quel terreau elles prennent naissance. Elles possèdent toujours des causes immédiates et des causes profondes. C’est leur articulation, entre leur enchaînement et leur proportion, qui indique à l’événement révolutionnaire sa singularité et son identité. Bien évidemment, il convient en préalable de se défier de l’anachronisme, ce piège des apprentis historiens ou des politiques qui s’aventurent trop audacieusement dans les méandres incertains de l’Histoire. Il mène mécaniquement aux contresens. Pour autant, faire des comparaisons et mettre en évidence des analogies est très souvent riche d’enseignements pour la compréhension du moment présent et la détermination de la stratégie à venir.

 

Une crise économique forte

La révolution de 1848 en France ne saurait s’expliquer sans la mise en avant d’une grave crise économique. Celle-ci se présentait sous deux aspects majeurs. D’abord par une crise alimentaire causée par des mauvaises récoltes de blé et de pomme de terre (en Irlande la maladie de la pomme de terre fut réellement dramatique avec des famines meurtrières). Il en résulta une hausse significative des prix agricoles.

Ce fut également une crise du pouvoir d’achat qui eut des conséquences négatives pour l’industrie. L’argent mobilisé en priorité à l’achat de denrées agricoles réduisit en conséquence les débouchés de l’industrie. Les capitaux manquèrent pour maintenir les investissements industriels, notamment pour la construction des chemins de fer. A cela, s’ajoutait une spéculation inconsidérée au regard de la gravité de la situation. Il n’est pas faire preuve d’anachronisme que d’affirmer qu’en tous temps et en tous lieux les spéculateurs et autres accapareurs sont totalement étrangers à la notion d’intérêt général.

Des similitudes existent avec la situation actuelle. Les politiques d’austérité imposées aux peuples et aux gouvernements par la doxa libérale conduisent aux mêmes effets : un rétrécissement de la demande et de la consommation. Les politiques de l’offre se traduisent par une baisse du pouvoir d’achat qui tarit les débouchés des entreprises. La précarisation gagne du terrain, désignant une réalité proche du terme usité à l’époque, celui de paupérisation. La « finance folle », qui n’a rien appris de la crise de 2007 / 2008, accentue l’instabilité de l’économie réelle.

 

Une crise politique structurelle

La monarchie de Juillet connaît une crise politique profonde. A posteriori, il est aisé de dire qu’il s’agissait d’une crise de fin de régime. Mais tant de signes concordants ne pouvaient qu’aboutir à une telle issue lors des journées de février 1848. Le régime de Louis-Philippe était en butte à une hostilité sourde. Les scandales politiques et financiers, concernant des ministres ou des parlementaires contaminés par les mirages de l’affairisme décomplexé, aggravaient le discrédit.

La question centrale était celle des conditions du suffrage. Le suffrage était censitaire. Le niveau du cens, c’est-à-dire le seuil d’imposition à partir duquel on obtenait le droit de vote, était particulièrement élevé. Si bien que le corps électoral était réduit pour s’apparenter rn fin de compte à un privilège réservé à quelques nantis. Et ce d’autant plus que la réforme fiscale de la patente de 1844 avait retiré le droit de vote à plusieurs milliers de boutiquiers parisiens. La revendication était simple : l’abaissement significatif du cens afin de permettre à un plus nombre de personnes de devenir pleinement citoyennes. La revendication s’incarna dans la « campagne des banquets » à partir de juillet 1847 où lors des réunions était demandé l’élargissement du corps électoral.

Devant le refus du pouvoir de modifier le cens électoral, aucune solution parlementaire n’apparaissait. Le blocage politique était total, à l’image de la crise de légitimité que les Gilets jaunes ont révélée. Etait ainsi posée la question de la souveraineté populaire. Aujourd’hui, elle prend les traits de la monarchie présidentielle accentuée par la dérive jupitérienne. Hier comme maintenant, le peuple éprouvait le sentiment malsain de ne pas compter dans la marche des affaires publiques.

Une autre caractéristique du régime de la Monarchie de juillet aggravait la crise démocratique. C’était la pratique courante de ce qu’il est convenu d’appeler la « double corruption ». En premier lieu, la corruption des électeurs, à qui il était aisé de promettre des avantages vu l’étroitesse du corps électoral, afin d’orienter un vote en faveur des candidats gouvernementaux (en somme, la pratique ultérieure des candidatures officielles du II° Empire). En second lieu, une corruption des parlementaires, dans une logique identique d’attribution de promotions exceptionnelles aux députés fonctionnaires, dans le seul but de s’assurer leurs votes. Pour circonvenir ces pratiques de corruption fortement enracinées, des mesures étaient ardemment demandées. L’extension du corps électoral par l’abaissement du cens rendrait plus compliqué les contacts individuels entre candidats et électeurs. L’incompatibilité entre certaines fonctions publiques et des mandats électifs serait un garde-fou au contrôle des députés fonctionnaires.

Le parallèle peut être fait, plus encore depuis le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral présidentielle / législatives en 2002, avec les « députés godillots » incapables de préserver les prérogatives du pouvoir législatif menacées par les empiètements croissants de l’exécutif. Concernant la corruption des fonctionnaires dépendant de l’exécutif en 1848, faisons remarquer une inversion manifeste des perspectives : aujourd’hui ce sont les cadres du privé devenus des lobbyistes qui corrompent la démocratie et la délibération politique. Les fonctionnaires sont davantage devenus des pôles d’indépendance (à l’exception de quelques hauts fonctionnaires qui en fait font de fréquents allers-retours avec le privé pour y monnayer leurs carnets d’adresses), d’où les attaques récurrentes dont ils sont la cible. Aujourd’hui les médias dominants contrôlés par 9 ultra-riches s’évertuent de façonner l’opinion publique dans le sens des intérêts des nouvelles oligarchies : à n’en point douter, il s’agit d’une nouvelle formes de corruption de la pratique démocratique.

 

La dureté des conditions de vie

La dureté des conditions de vie pour la majorité du peuple était une réalité effective et vécue comme telle. Pas un simple sentiment ou une sensation infondée. Le faible niveau des salaires constituait un premier plafond de verre bien bas. L’insécurité de l’emploi accentuait la précarité des conditions de vie et de travail. L’intensification du travail et son caractère purement mécanique se révélaient des facteurs aggravants.

Mais ce qui rendait encore plus insupportable ces conditions de vie était le refus des possédants de prendre en compte cette réalité. Ces classes laborieuses étaient réellement considérées comme dangereuses : il eut été inconvenant de leur céder quoi que ce soit. Toute comparaison avec le temps présent ne peut être purement fortuite : se dévoilent des mécanismes identiques de peur d’un peuple jugé incapable d’être raisonnable. Bref, de n’être qu’une « foule haineuse »…

Le mépris social traverse aisément les siècles. Celui exprimé par le chef du dernier gouvernement de la Monarchie de Juillet, Guizot, est significatif d’un état d’esprit indémodable. A ceux qui lui demandaient d’abaisser le cens afin d’augmenter le nombre des électeurs, il répondait par un laconique et péremptoire « Enrichissez vous par le travail et l’épargne, et vous deviendrez électeurs ». D’autres ont pu répondre de travailler plus pour gagner plus. D’autres encore ont indiqué qu’il suffisait de traverser la rue… Les « premiers de cordée » font l’objet de toutes les sollicitations des oligarchies au pouvoir se recroquevillant dans des petits mondes bien dérisoires, mais dont le carburant est la morgue.

 

L’irruption du peuple

Dans ces événements, le rôle du peuple s’est révélé véritablement déterminant. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut désigner par peuple. La révolution de 1848 fut en réalité « interclassiste », avec ce que cela peut engendrer de malentendus et de confusions. C’est un mouvement social multiforme qui fut à l’œuvre. La petite et moyenne bourgeoisie ne se reconnaissait plus dans la Monarchie de Juillet, qu’elle avait pourtant contribuée à faire triompher en 1830, qui défendait en fait les seuls intérêts de la grande bourgeoisie. Elle était gagnée par un sentiment de frustration croissant et par la réalité d’un déclassement social. Une classe ouvrière se développait avec la construction des voies ferrées, l’essor de l’industrie et l’accélération de l’exode rural. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient pour la plupart du temps effroyables. C’était l’an 0 pour le droit du travail : la loi Le Chapelier de 1791 avait placé l’ouvrier dans une relation individuelle avec son employeur, c’est-à-dire dans un état de sujétion quasi total. Une conscience collective commençait cependant à unir ses différentes catégories sociales que les possédants voulaient opposer pour mieux régner.  

Cette « conscience de soi-même » était favorisée par les progrès de l’instruction et de l’alphabétisation. Ce peuple, ni totalement sujet ni pleinement citoyen, aspire à donner son point de vue sur les questions politiques, qu’elles impliquent le quotidien ou relèvent d’un projet de société plus global. Il revendique du mieux-vivre et l’outil premier de la souveraineté populaire, le droit de voter. En février 1848, le corps électoral souverain passera de 250 000 membres à 9 millions. Le suffrage est devenu universel (quoiqu’encore exclusivement masculin).

Aujourd’hui on assiste au retour du peuple. Un même processus est à l’œuvre. Un sentiment de rétrogradation pour les classes moyennes, conscientes d’une dégradation de leurs conditions de vie au quotidien, est prégnant. Ce peuple prend conscience de devoir payer les cadeaux fiscaux faits aux plus riches. Ce n’est pas le ras-le-bol fiscal qui émerge, mais le ras-le-bol de l’injustice fiscale. Chez les catégories plus modestes, c’est la pente vers la pauvreté et la précarité, doublée d’un sentiment d’abandon. Chez les déjà précaires, c’est la volonté de culpabilisation qui est à l’ordre du jour, leur enlevant le restant de dignité auquel ils voudraient légitimement s’accrocher.

  

En Europe, le « printemps des peuples »

La France possède incontestablement une prédisposition à l’universel. La Grande Révolution l’avait déjà montré. Les journées révolutionnaires des 22 / 24 février 1848 eurent un grand retentissement aux quatre coins du continent européen. La voix de la France est toujours entendue ; la voie qu’elle emprunte est pareillement scrutée avec attention.

L’exemple français initia un « printemps des peuples » en Europe. Partout les aspirations libérales (au sens politique de démocratiques, et au non pas au sens économique de loi du marché ou de quelque main invisible) et les revendications sociales se déployèrent, renversant les régimes absolutistes et autoritaires. La fuite du chancelier d’Autriche, Metternich, le 13 mars 1848, agit à l’égal d’un verrou qui sauta pour libérer les énergies populaires jusqu’alors bridées par la multiplicité des formes de répression.

Pour bien comprendre le phénomène, il est nécessaire de réintroduire ces événements dans le temps long. 1848 est la remise en cause puissante d’un monde qui remonte à la fin de la période révolutionnaire en 1814 / 1815. Les vainqueurs de Napoléon, c’est-à-dire les souverains européens, réorganisèrent l’Europe sur l’idée de restauration, autant qu’il était possible, des idées d’Ancien Régime absolutistes, traditionnalistes et conservatrices. Ce fut l’Europe du congrès de Vienne, véritable camisole de force pour les idées des Lumières et les avancées révolutionnaires. Une « Sainte-Alliance » vint couronner l’édifice. L’ordre, politique et moral, devait régner, et Metternich en était le garant.

Les contestations actuelles se heurtent à un pareil mur construit à partir de la révolution conservatrice ou néolibérale de Margaret Thatcher et Ronald Reagan à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans la ligné de l’école de Chicago. En France, le moment décisif de cette mise en conformité fut le tournant de la rigueur en 1983. Le carcan européen des traités européens et des critères du traité de Maastricht de 1992 consolida l’édifice : il n’y avait désormais plus d’autre politique possible. Il fallait de surcroît que tout le monde le sache. En témoigne, l’attentat à la souveraineté populaire du 29 mai 2005, qui vit le vote négatif des français à l’occasion du référendum sur le projet constitutionnel européen invalidé par l’adoption en catimini par la voie parlementaire du traité de Lisbonne qui reprenait quasiment tel quel le texte précédemment rejeté.

 

Des étapes nécessaires

Que retenir en guise de bilan de l’événement révolutionnaire de 1848 ? D’abord, un grand chamboulement de l’ordre établi que l’on voulait se forcer à croire immuable et indéboulonnable. Le peuple en action est finalement toujours porteur d’espoir.

Pourtant, à court terme, ce fut la réaction qui put revendiquer la victoire. Aussi bien en France, et ce avant même le coup d’état de Napoléon le Petit, qu’en Europe avec le retour en force des armées des souverains.

  Mais la réaction ne peut effacer pleinement le souvenir des mouvements révolutionnaires. Ce sont comme autant de graines semées dans les consciences qui ne demandent plus qu’à germer. Par certains aspects, 1848 fut un échec, mais d’avenir. Les promesses de 1848 se réalisèrent après 1870 ou à l’issue de la première guerre mondiale en 1919. Sans parler de certaines, puisées dans les expériences des ateliers nationaux de 1848 et de la Commune de Paris de 1871, qui attendirent pour être en partie satisfaites le Front Populaire de 1936 ou le programme du Conseil national de la Résistance en 1945.

Sans oublier les prochains épisodes qui restent à écrire, notamment ceux de la révolution citoyenne. Car la France a la possibilité si elle en avait l’ambition de mettre à bas les politiques d’austérité et les Metternich d’aujourd’hui… N’est-il pas significatif de constater que certains peuples d’Europe regardent avec attention le mouvement des Gilets jaunes ?

Francis DASPE

05 / 01 / 2019

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