Les Indiana Jones de gauche, à la recherche de centralités perdues

Francis DASPE est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée) et co-auteur du livre « Le vol des mots. Le voile des mots » (éditions du Croquant, novembre 2016).

Les élections se résument très souvent des questions de centralités politiques. Les actuels appels à l’unité à gauche s’apparentent davantage à une resucée du vote prétendument utile en faveur du candidat socialiste. Ils relèvent de l’incantatoire.  Leur voile ne saurait dissimuler l’enjeu surgissant en filigrane. Partis et candidats se transforment en aventuriers en quête de centralités politiques, à l’égal de nouveaux Indiana Jones à la recherche de l’arche perdue.

La stratégie de Podemos avait consisté, pour reprendre l’expression de Pablo Iglesias, à adopter une position centrale dans le débat public. Pour la gauche, c’est une remise en cause du concept de « latéralisation » organisant l’échiquier politique selon le schéma droite / gauche, permettant par conséquence l’émergence d’un processus alternatif ou complémentaire de « verticalisation » caractérisé par une opposition entre oligarchie et peuple.

La centralité politique de l’ensemble de la gauche appartient depuis plusieurs décennies au parti socialiste, plus précisément depuis que celui-ci l’avait enlevé au parti communiste. Aujourd’hui, les choses ont changé : la gauche au pouvoir est nommée par un nombre croissant de personnes « gôche », signe de sa décrépitude. Le quinquennat Hollande / Ayrault / Valls a disqualifié le parti socialiste, à force de mensonges, reniements et renoncements. Il a indiscutablement perdu cette centralité. Il ne faut cependant pas sous-estimer la capacité de rebond de l’appareil socialiste : la victoire à la primaire de Benoît Hamon a été utilisée comme le plan B pour récupérer cette position centrale. Certes il ne faut pas y voir un plan ourdi à l’avance, mais plus comme une capacité d’adaptation a posteriori aux réalités qui s’imposent à tous : Manuel Valls aurait bien voulu être mordicus celui autour duquel se serait reconstituée cette centralité politique, davantage en vue du prochain congrès socialiste que de la présidentielle…  

Dépossédé de la centralité de l’ensemble de la gauche, le parti communiste s’était accommodé de celle de la gauche de gauche ou gauche de contestation. C’était une situation qui lui apportait satisfaction, validée par son histoire et son ancrage territorial. Manuel Valls jugeait les deux gauches irréconciliables : d’une certaine manière il n’avait pas tort puisque ces deux centralités ne se recoupaient pas ou plus sur des bases idéologiques communes. Le caractère propulsif de l’expérience du Front de Gauche en 2012 aurait pu assurer au parti communiste le maintien de cette centralité politique. Mais des alliances à géométrie variable lors des élections locales de 2014/2015 ont mis à bas le drapeau du Front de Gauche et lui ont fait abandonner la position centrale de cet espace de gauche radicale.  Le vote des militants communistes en novembre dernier pour rallier la candidature de Jean-Luc Mélenchon est de nature à y pallier partiellement en faisant quelque peu oublier le vote contraire des cadres du PCF quelques semaines plus tôt.

La gauche s’est élargie au cours des dernières décennies à l’écologie politique. Une formation politique, au-delà de ses métamorphoses et changements de nom, occupait cette centralité politique particulière : Europe Ecologie/ Les Verts (EELV). Succession de zigzags, course impudique aux maroquins ministériels, tambouilles politiciennes pour arracher des circonscriptions sur mesures ont discrédité cette formation. Le ralliement de Yannick Jadot à Benoît Hamon en est le dernier avatar, dont l’issue était courue d’avance.

L’espace de la gauche est orphelin de ces trois centralités politiques traditionnelles désormais évanouies. Les repères commodes ont volé en éclats, en dépit des efforts déployés pour les conserver comme des rentes ad vitam aeternam. La politique, ayant horreur du vide, reste affaire de dynamiques à construire. D’autres centralités politiques ont émergé en conséquence.

Celle issue de l’expérience du Front de Gauche a été reprise par La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. La constance, la cohérence et la clarté du candidat qui avait offert à la gauche radicale un score à deux chiffres aux présidentielles de 2012 ont maintenu l’ambition initiale : renverser la table en indépendance des dérives sociales-libérales. L’écologie politique, avec l’écosocialisme promu par le Parti de Gauche, loin des mirages du capitalisme vert et de l’environnementalisme, est portée désormais par Jean-Luc Mélenchon.

  La centralité de l’ensemble de la gauche ne peut résulter que d’un espoir. Cet espoir a été dissous par les trahisons d’un quinquennat inauguré par les mensonges d’une supposée lutte contre la finance et d’une promesse de renégociation des traités européens. Il ne risque pas de s’incarner dans le projet de Benoît Hamon qui doit d’abord donner des gages à ceux qui tiennent l’appareil du parti socialiste afin de les dissuader de glisser vers Emmanuel Macron. Ce ne sont pas non plus les bagages accompagnés, négociant pour les législatives, qui réorienteront la trajectoire : il n’est plus possible de faire oublier l’indéfendable bilan du quinquennat en rééditant le coup du Bourget. L’espoir continue néanmoins à être porté par le programme du candidat de La France Insoumise Jean-Luc Mélenchon, intitulé « L’avenir en commun ».

 

Ces introuvables centralités politiques véritablement dépassées ne sont au final que la modalité ad doc visant à la survivance de l’appareil du parti socialiste et un subterfuge pour sauvegarder des situations acquises. Tous ces Indiana Jones à la recherche d’improbables centralités se trompent. On ne les récupère pas par des carambouilles d’appareil. Cette recherche frénétique équivaut en réalité aux ultimes soubresauts d’un monde politique voulant se raccrocher à des repères rassurants, mais ne correspondant plus à des réalités observables et intelligibles. Les élections présidentielles et législatives des prochains auront à apporter d’indispensables et salutaires clarifications concernant ces centralités politiques. Pour construire du solide, pas maintenir l’illusion d’optique de l’évanescent… 

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