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Billet de blog 9 mars 2022

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L’improbable pari pascalien de Jean-Pierre Chevènement

Francis DASPE, secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, est auteur du livre intitulé « 2022. Pour renverser la Table à la présidentielle » (Eric Jamet éditeur, 2020). Il est également membre de La France Insoumise et du Parti de Gauche.

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Jean-Pierre Chevènement a décidé d’apporter son « soutien républicain » à Emmanuel Macron en vue de l’élection présidentielle d’avril prochain. Ce choix a de quoi dérouter, tant il apparaît en contradiction avec les convictions défendues tout au long de sa longue carrière politique par le « Che ». Des convictions indiscutablement chevillées au corps, à tel point qu’elles l’ont même poussé à démissionner plusieurs fois de gouvernements, comme autant de médailles attestant un ancrage certain à la boussole de l’intérêt général.

L’argumentation avancée repose cependant sur un certain nombre d’erreurs ou d’approximations. Jean-Pierre Chevènement justifie son soutien, ou son ralliement, par des raisons qui semblent sur le fond totalement invalides. Ou visiblement, ne reposant pas sur des bases suffisamment solides. En définitive, ce choix nous semble s’apparenter davantage à une forme de « pari pascalien ». C’est ainsi que le philosophe du XVII° siècle Blaise Pascal affirmait qu’il y avait davantage d’intérêts à croire en l’existence de Dieu que de ne pas y croire. Dans cette optique, ne pas croire à l’existence d’une compatibilité entre ses propres aspirations et les actes du Président Macron serait sans doute de nature à mettre sous le boisseau la voix singulière de l’ancien ministre. Se persuader de vouloir y croire peut lui donner l’impression de compter et de peser un tant soit peu dans le débat public. Adopter cette posture, c’est-à-dire ce parti ou ce pari, conduira mécaniquement à de nouvelles désillusions. Et cette fois-ci, il n’y aura pas de démissions ministérielles pour clamer s’être fait abuser de bonne foi. Et ce en tous domaines, jugez-en plutôt…

Jean-Pierre Chevènement dénonce la dérive d’une gauche convertie au social-libéralisme.  C’est vrai pour une grande partie de la gauche, ou de la prétendue gauche serait-il plus exact d’affirmer. Hélas, Emmanuel Macron incarne à l’excès, jusqu’à la caricature cette déplorable dérive. Pire, il en a écarté les éventuels résidus de préoccupations sociales par une pratique décomplexée des rigueurs d’un néolibéralisme assumé. A tel point qu’il est considéré comme le « président des riches » ! Les choix ultralibéraux du Président Macron ne correspondent en rien à l’ADN de l’ancien fondateur du CERES et architecte du « Programme commun ». Quelle illusion d’attendre une planification et des nationalisations d’un président de l’extrême finance !

Jean-Pierre Chevènement continue de fixer à la France le cap de la reconquête industrielle et technologique. Là aussi, elle est loin d’être engagée. L’ancien député-maire de Belfort devrait savoir que celui à qui il apporte un soutien républicain est surtout le dépeceur et le vendeur à la découpe de la capacité industrielle française, comme en témoigne l’exemple d’Alsthom qu’il connait si bien. La mention du gouffre du déficit commercial sonne au contraire comme un aveu de l’échec et du désintérêt affichés par le locataire de l’Elysée, qui avait déjà sévi en la matière au ministère de l’économie. Le choix, anachronique, effectué récemment en faveur du nucléaire peut ravir Chevènement, il n’en reste pas moins marginal pour justifier d’une quelconque volonté de reconquête de souveraineté. Jadis c’étaient des maroquins ministériels auxquels il finissait par renoncer avec éclat, aujourd’hui il s’agit de piètres hochets qui n’intéressent personne.

Dans une veine identique, les choix européistes d’Emmanuel Macron  se situent aux antipodes du logiciel du pourfendeur, visionnaire faut-il convenir, du traité de Maastricht et de l’intégration européenne, avec leur triste cortège de dérégulations, de déréglementations, de libre-circulation incontrôlée des capitaux et de privatisations. En ce domaine également, des déceptions profondes et douloureuses sont à attendre de la pente vers le fédéralisme européen, que les mirages d’une introuvable souveraineté européenne ne manqueront pas d’accentuer.

Les contradictions ne sont pas moins absentes des réalités géopolitiques et diplomatiques. Le partisan des choix « gaulliens » en la matière sera mécaniquement vite déçu : la recherche de l’indépendance nationale et du non alignement n’a pas servi de ligne de conduite pour la politique extérieure du président sortant, en dépit d’une propension à l’agitation stérile. C’est ainsi que la volonté, exprimée par l’ancien ministre de la Défense qui démissionna en 1991  au moment de l’intervention américaine dans la première guerre du Golfe, de refuser l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, a toutes les chances d’être pareillement bafouée. 

Il estime en outre que le reproche adressé à Emmanuel Macron d’avoir évincé en 2017 le PS et la droite est infondé et injuste. Pour lui, l’échec de deux partis anciennement dominants n’aurait résulté que de leurs insuffisances et de leurs turpitudes. C’est exact. Mais ce qu’il ignore ou occulte, c’est que loin de les avoir balayés, il en a au contraire réalisé la pire synthèse, pour transformer la traditionnelle factice alternance sans alternative en une encore plus démoralisante perspective, écartant à la fois toute alternance et toute alternative !

Pour couronner le tout, l’abandon des couches populaires par les majorités antérieures est invoqué dans l’argumentaire déployé, pour donner à penser que le président Macron aurait plus ou moins contribué à rétablir le fil distendu. C’est l’exact inverse qui s’est réalisé au cours du quinquennat : comment est-il possible d’affirmer que le « Président des riches » ait pu renouer, même peu ou prou, avec les classes populaires ? Bien au contraire, il s’en est écarté irrémédiablement, comme l’indiquent ses multiples saillies verbales méprisantes et le divorce publiquement acté à l’occasion de la crise des Gilets Jaunes. Le satisfecit accordé concernant la gestion de la crise sanitaire nous plonge de manière semblable dans un abime de perplexité. La réalité est bien différente : sa gestation erratique lui a fait se mettre à dos les « premiers de corvée », en d’autres termes les catégories populaires.

En quelque sorte, Jean-Pierre Chevènement déclame et réclame le programme de Jean-Luc Mélenchon (à l’exception du nucléaire) ; mais il apporte son soutien à Emmanuel Macron. Davantage qu’un pari pascalien, il s’agit d’une incohérence structurelle Pour reprendre ses propos, il vise une recomposition de la vie politique autour d’un pôle de refondation républicaine. Le soutien qu’il apporte à Emmanuel Macron transforme de facto l’entreprise en républicanisme abstrait et éculé. Il s’agit en définitive au mieux d’un pari pascalien. Il n’est pas possible de feindre de croire que Macron serait différent de ce qu’il n’est en réalité, même en se payant d’une improbable formule le définissant comme un « alliage de la tradition du progrès social et de la culture de l’Etat ». Le projet de société de start up nation s’en situe résolument aux antipodes. La raison interdit de faire semblant d’y croire un seul instant. Bien plus qu’un pari pascalien, le soutien républicain à Emmanuel Macron conduit donc à une impasse et relève de l’imposture.

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