La sûreté à contre-emploi, mais si urgente

Francis Daspe est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et initiateur des « Chroniques prométhéennes de la révolution citoyenne ». Impliqué dans La France Insoumise, il est auteur de « La Révolution citoyenne au cœur » (Editions Eric Jamet, 2017).

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A chaque période électorale, la sécurité est agrémentée à toutes les sauces, y compris les plus ragoûtantes. Il s’agit, en feignant de rassurer le bon peuple, de faire de la grossière retape auprès de l’électeur, surtout les plus âgés, peut-être plus faciles à effrayer, mais surtout votant davantage que leurs cadets. Les municipales n’échappent bien évidemment pas à cette logique infernale de la surenchère mortifère.

Les démagogues de tout poil n’hésitent pas à avancer des arguments qui peuvent interpeller. C’est ainsi que l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 est convié. Parmi les droits naturels et imprescriptibles proclamés, se trouve la sûreté. Au motif que sûreté et sécurité offrent un lien de parenté, la sécurité se verrait parée illico de vertus révolutionnaires. Ce serait lui octroyer un incontestable supplément de légitimité, recouverte d’un vernis républicain inespéré. 

 

Il s’agit d’un contresens total et regrettable. Car la sûreté invoquée dans la DDHC vise principalement à éradiquer les abus et l’arbitraire qui pourraient émaner du pouvoir politique dont les victimes sont les citoyens, et plus particulièrement les opposants. Pour en apporter la preuve, il suffit de remarquer que le mot utilisé dans l’article 2 est immédiatement suivi par l’expression « résistance à l’oppression ».

La sûreté comprise dans le sens de résistance à l’oppression est à nouveau mise en exergue. Elle se télescope avec la dure réalité du moment présent. La période actuelle se caractérise par la criminalisation et la répression des formes les plus variées, mais pourtant garanties par la loi, de contestation. Une étape supplémentaire est désormais franchie avec la notion de lawfare. Le lawfare est une tactique d’instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Il devient une arme à disposition des possédants et des oligarchies paniquées à l’idée de devoir céder le pouvoir à d’autres qui remettraient en cause leurs privilèges et leurs rentes. Le lawfare découle pour partie des opérations classiques de barbouzeries d’un passé hélas non révolu.

Aujourd’hui, dans le monde, des personnalités politiques, des syndicalistes et des lanceurs d’alerte se retrouvent ciblés, de Lula à Julien Assange dont on vient d’apprendre que la justice suédoise retirait ses plaintes qui ont cependant détruit sa vie. En France, beaucoup estiment que Jean-Luc Mélenchon, en tant que leader de l’opposition, doit faire face à une offensive concertée s’apparentant à une opération de lawfare afin de le décrédibiliser. La mécanique est bien rodée, sur le principe immuable qu’au final il n’y a pas de fumée sans feu : accusations sans preuve, justice d’exception, violation des droits et libertés, dénigrement médiatique.

 

Il ne fait pas de doute qu’aujourd’hui, en France comme dans le monde, un impératif de sûreté existe pour un débat public apaisé. Mais il est à fronts renversés : il n’a rien à voir avec les relents nauséabonds portés par l’instrumentalisation sécuritaire. Il se situe au cœur de la démocratie : l’enjeu réside dans l’approfondissement et le renforcement de notre système démocratique. Il constitue à n’en point douter une des conditions de la réalisation de la révolution citoyenne qui fera de l’expression de la souveraineté populaire autre chose qu’une réalité creuse vidée de sa substance. Car l’antidote à ces tristes dérives reste la mobilisation populaire de la part de citoyens ne voulant plus (re)devenir des sujets de quelque prince qui soit.

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