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Billet de blog 10 sept. 2022

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Un agenda et des enjeux pour un quinquennat atypique

Analyse sur les enjeux du quinquennat 2022 : 2027 dans le cadre des réflexions de l'AGAUREPS-Prométhée.

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Le quinquennat qui vient de s’ouvrir se présente comme particulièrement incertain. Le Président Macron réélu était sans aucun doute persuadé que son second et dernier mandat élyséen serait confortable pour réaliser son programme destructeur de tous les conquis sociaux et autres protections.  Souvenons-nous de la confidence énamourée de son ancienne collègue ministre du temps de François Hollande, Marisol Touraine, qui lui indiquait au moment de la cérémonie d’investiture officielle qu’il pourrait faire désormais tout ce qu’il voulait et, pour reprendre son expression « embarquer le pays ». Grossière erreur d’interprétation. Le verdict des élections législatives n’a pas été conforme aux aspirations du locataire de l’Elysée et de ses groupies. Il n’a pas obtenu la majorité absolue à l’Assemblée nationale qui lui aurait permis de faire (presque) tout ce qu’il voulait ou aurait voulu.

Déjà à la présidentielle, le champ électoral s’était partagé en trois blocs, bien distincts et de force approximativement équivalente : un bloc d’extrême droite, un bloc libéral, un bloc populaire. Ce qui rendait quasiment impossible l’émergence de toute majorité (absolue) d’adhésion. En conséquence, il apparaissait évident que la réélection d’Emmanuel Macron s’était réalisée en grande partie par défaut. Le déni macronien avait pourtant encore fonctionné : la majorité autour du Président Macron se forçait à croire (ou plutôt à faire croire) que c’était le programme et la personne de son leader qui auraient été plébiscités à cette occasion. Il n’en était rien, bien au contraire. L’impopularité du Président Macron n’a cessé de caractériser son premier quinquennat : gageons qu’il en sera de même pour le second.

La situation complexe et incertaine, engendrée par les législatives, pose de nombreuses questions. Pour la première fois sous la V° République, le président élu ou réélu ne s’est pas vu confié par les électeurs une majorité lui permettant de gouverner. Les enjeux sont donc considérables ; ils ne sauraient être occultés. Pour les appréhender au mieux, il convient d’examiner attentivement l’agenda de ce quinquennat à nul autre pareil. Et en gardant présent à l’esprit qu’il existe à côté de l’agenda officiel un autre agenda, caché  et dissimulé, qui sera sans aucun doute évolutif afin de s’adapter au mieux et au plus vite aux occasions qui ne manqueront pas de se présenter.

Peu d’élections

Ce quinquennat ne sera pas parasité par un trop-plein d’élections. C’est le moins que l’on puisse dire. Elles seront peu nombreuses. Il y en aura deux, principales (nous mettons de côté les sénatoriales qui ne concerneront qu’une moitié du corps électoral). Les élections européennes de 2024 seront suivies par les municipales de 2026. Ces dernières se situeront un an avant la fin du quinquennat et la nouvelle présidentielle.

Plusieurs remarques s’imposent. Il y aura des périodes longues sans élections. Deux ans à l’échelle d’un quinquennat, c’est significatif. Les élections qui précèderont d’un an la présidentielle seront des consultations étroitement locales, les municipales. On connait déjà l’importance de la déconnection entre les réalités nationales et les résultats locaux en termes d’élections. L’expression « désaffiliation » a même été utilisée pour caractériser la situation. Cependant, ce bel ordonnancement peut à tout moment être bousculé avec une éventuelle dissolution. La dissolution sera présentée de manière plus ou moins subliminale comme une épée de Damoclès par le prétendu maître des horloges qui le sera de moins en moins à mesure que le temps passera. Cette fois-ci, le temps ne jouera pas en faveur de Jupiter.

Les Européennes, session de rattrapage ?

Les Européennes de 2024 constitueront une première épreuve de vérité pour juger de la solidité de la NUPES. La France Insoumise s’y trouve en position dominante, en raison du score obtenu par Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle (et en miroir le très faible score obtenu par les autres candidats de gauche). Mais aussi par la main tendue par les Insoumis aux autres forces politiques qui se trouvaient alors en état de sidération (il est plus qu’hasardeux d’affirmer que la réciprocité aurait été mécaniquement de mise avec une situation inversée, au vu notamment de certains épisodes de la séquences des élections locales de 2020 et 2021..). Sans parler de la tonalité des campagnes présidentielles d’Anne Hidalgo, Yannick Jadot et Fabien Roussel qui furent en grande partie tournées contre Jean-Luc Mélenchon. La France Insoumise a su passer outre les injures qui lui ont été faites au cours de la présidentielle.

Le rendez-vous électoral européen peut être l’occasion de créer un nouveau rapport de force interne au sein de la NUPES.  C’est extrêmement tentant pour certains. Ecologistes, socialistes et communistes le trouvent excessivement déséquilibré. EELV, à qui les élections européennes ont souri ces derniers temps (mais à chaque fois sans que ne soit transformé l’essai), semble se diriger vers une liste autonome. Les deux autres partenaires hésitent, entre d’une part l’envie de faire bouger les lignes en affirmant leur singularité et leur identité, et d’autre part le risque d’un nouvel échec électoral aux conséquences désastreuses. Car un échec supplémentaire aggraverait en leur défaveur le rapport de force interne, sans parler de la dimension financière qui ne doit jamais être évacuée des analyses et des stratégies.

Les Municipales, le localisme avant la présidentielle 

Les élections municipales de 2026 sanctionneront le retour du localisme après une période de vacance de cinq années (quand bien même départementales et surtout régionales, tenues en 2021, ne sont pas uniquement des élections locales). Ces élections municipales constituent à bien des égards une finalité pour les autres partenaires de la NUPES.

Ils disposent d’un enracinement local que ne possède pas La France Insoumise. Les collectivités territoriales locales représentent une grande part de leurs bases arrière, plus particulièrement quand les élections nationales ont tourné au naufrage. Certains estiment qu’il s’agit de rentes ultimes, qu’elles soient à préserver (la plupart du temps) ou à conquérir (de temps en temps). L’échéance se situe une année avant la présidentielle. Et moins encore du début réel de la campagne de la présidentielle...

Départements et régions hors du quinquennat

Un fait a été en règle générale largement sous-estimé. Il est pourtant extrêmement important d’un vue de vue politique dans le déroulé de l’agenda du quinquennat. Il est nécessaire d’en attirer l’attention dessus. Ce quinquennat sera le seul mandant présidentiel au cours duquel il n’y aura pas d’élections départementales et régionales. Elles seront reportées en 2028, afin de ne pas se télescoper l’année précédente avec la présidentielle et les législatives.

La signification est considérable. Cela conduit d’abord à ce que les rentes locales soient d’une certaine manière préservées et sanctuarisées. En règle générale, elles sont la possession (le patrimoine devrait-on dire ?) des partis politiques les plus anciens. C’est-à-dire de ceux qui ont le plus souffert et le plus perdu depuis les bouleversements de 2017 et la fin du bipartisme (Les Républicains et Parti Socialiste). La remise en cause éventuelle de ces rentes se fera en fonction de la dynamique politique qui aura émergé en 2027. Et très peu de celle créée en 2022… En ce domaine, les éventuelles envies de règlements de comptes devront attendre…

L’épée de Damoclès de la dissolution

La composition de l’Assemblée nationale, avec l’absence d’une majorité absolue pour le gouvernement macronien, fait de la dissolution une hypothèse politique se situant dans un espace mouvant, entre le possible, le plausible et le probable. Nous avons employé l’expression « épée de Damoclès ». De nombreuses interrogations subsistent, auxquelles les réponses qui seront apportées (ou pas) modifieront en profondeur les données politiques et les conditions d’exercice.

Qui pourra jouer de la dissolution ? D’un point de vue purement constitutionnel, c’est le Président Macron ; mais il ne sera pas le seul maître des horloges. Quand pourra-t-elle s’exercer ? Placée avant ou après les élections européennes, qui feront office en fait de véritables élections de mi-mandat, elle ne remplira pas une même fonction. A quelles conditions la dissolution pourra-t-elle être activée ? Il faudra une raison ou un  prétexte : il peut s’agir, d’un blocage politique, d’une situation d’impopularité pour certains acteurs, d’un événement externe modifiant plus ou moins inopinément le panorama politique. Le Président Macron cherchera forcément à tirer profit d’un moment politique favorable.

Quels peuvent être les risques d’une dissolution ? Pour Emmanuel Macron, celui de perdre à nouveau les élections législatives et toute légitimité politique, c’est-à-dire de s’incapaciter définitivement jusqu’à la fin du quinquennat. Auquel cas la démission en cours de mandat deviendrait alors une issue envisageable. En faveur de qui peut se faire une dissolution ? L’extrême droite se trouve en embuscade, elle qui s’évertue à lisser son image dans le prolongement de sa stratégie de dédiabolisation. La NUPES, avec sa composante la plus active de La France Insoumise, se positionne comme l’opposition principale, prête à appliquer son programme de gouvernement. La question reste donc de savoir si le Président Macron subira ou pas la dissolution, et dans quelle mesure.

Des questions structurantes à horizon 2027

Ce quinquennat aura à apporter des réponses concrètes à un certain nombre de questions structurantes. La première a trait à l’actuelle majorité. Que deviendra le macronisme après Emmanuel Macron ? Son rôle sera forcément réduit après ses deux mandats et avec l’impossibilité de se représenter. Une féroce guerre de succession est à prévoir. Nous pourrons alors juger de la réalité du macronisme qui pourrait alors s’écrouler comme un château de cartes.

La droite possède-t-elle encore un espace ? Coincée entre l’extrême droite et le macronisme, elle peine à exister et à affirmer son utilité même. Elle est en passe d’être purement et simplement satellisée. Pour sa survie, elle espère l’effondrement du macronisme afin de récupérer sa place. C’est loin d’être gagné.

Le Rassemblement National peut-il offrir une alternance crédible ? Ou mieux encore être une véritable alternative ? Le processus de dédiabolisation et de notabilisation de l’extrême droite est loin de pouvoir être couronné de succès. Le surgissement zemmourien a toutes les chances de rester une épine dans le pied en vue de la réalisation de la perspective majoritaire. Il en va de même pour la droite républicaine qui penche de plus en plus aux confins de la droite extrême.

La gauche sociale-libérale peut-elle renaître de ses cendres ? Elle s’est opposée à la NUPES. Ce faisant, elle s’est engagée dans une impasse, une voie sans avenir. Sauf à devenir le bagage accompagné de la Macronie, en incarnant une improbable aile gauche vouée à avaliser des politiques de droite. Son trou de souris réside dans l’éclatement et l’échec de la NUPES. Elle s’y emploie, avec un manque de ressort évident et une résonance en berne. Son boulet reste effectivement le bilan aux allures de passif du quinquennat Hollande.

En quoi consiste l’avenir de la Nupes ? Les pratiques communes de campagne lors des législatives peuvent être de nature à amplifier les rapprochements. Mais d’une autre côté, ne sous-estimons pas l’importance des absences ou quasi absence de campagnes communes dans de nombreux endroits qui sont en capacité à générer le retour d’éloignements et d’incompréhensions encore vivaces. Les partenaires de la NUPES, excepté La France Insoumise, auront à passer par la case des congrès. EELV, PCF, PS tiendront des congrès nationaux à la fin de l’année 2022 et au début 2023. Ce qui en sortira reste difficile à décrypter : des tendances critiques envers le choix de la NUPES existent en leur sein et peuvent prétendre peser dans les choix définitifs, surtout en vue des élections européennes.

Enfin, qu’en sera-t-il de Jean-Luc Mélenchon, au sein à la fois de La France Insoumise et de la NUPES ? Il a semblé vouloir prendre du recul et ouvrir la voie aux nouvelles générations. Pour autant, il continue à peser fortement dans le débat public. L’heure de la succession n’est pas d’actualité, quand bien même il a souhaité « passer la main pour 2027 ». Aucune hypothèse ne doit être écartée, y compris celle d’un rôle éminent de Jean-Luc Mélenchon en 2027, quelle qu’en soit la forme. L’épée de Damoclès de la dissolution octroie un rôle central au leader actuel de la NUPES, qui serait le choix naturel pour entrer à Matignon en cas d’obtention par la NUPES d’une majorité à de nouvelles élections législatives.

Quels surgissements pour le quinquennat ?

Un mandat présidentiel se caractérise toujours par des faits saillants et des surgissements impromptus. Ce n’est jamais un long fleuve tranquille, surtout dans des périodes de crise démocratique aigue comme c’est le cas depuis plusieurs années. Ils sont par définition difficiles à prévoir et à anticiper. Ils recoupent en effet le spectre des crises qui affectent notre pays : sociales, démocratiques, écologiques, géopolitiques.

Au cours du dernier quinquennat, qui aurait pu prévoir l’irruption de la crise des Gilets jaunes ou la déflagration de la pandémie liée au Covid-19 ? Sans parler des autres petits ou grands scandales qui ont ponctué la période. Ceux qui seront capables de les anticiper ou de s’y adapter au mieux et au plus vite prendront une longueur d’avance. Pour autant, aucune prophétie auto-réalisatrice ne prendra les contours d’une quelconque réalité. Il serait hasardeux à se livrer ici à des prévisions forcément aléatoires dans l’état actuel des choses. Des décantations doivent survenir à plus ou moins brève échéances afin d’y voir plus clair.

Le chemin reste à tracer. Ou pour reprendre une expression ayant fait florès, les trous de souris qui se présenteront aux uns et aux autres seront à élargir. C’est en cela que résident les enjeux de ce quinquennat.

Francis DASPE

10 / 09 / 2022

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