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Billet de blog 11 juin 2013

Une autre vision du sport s’impose à Perpignan

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Francis DASPE est co-délégué régional du Parti de Gauche en Languedoc-Roussillon.

Il est aussi secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée) http://agaurepspromethee.wordpress.com/

Les mésaventures financières des clubs de sport professionnels de Perpignan ont fait irruption dans le débat public local. Après le club de rugby de l’USAP, c’est au tour du club féminin de basket de se retrouver en posture délicate. Les deux ont été ou sont menacés de rétrogradation sportive pour des raisons uniquement financières, alors même que le sportif est plutôt florissant (les deux se sont qualifiés pour les compétitions européennes).

La communauté d’agglomération a mis la main à la poche pour éviter aux rugbymen les affres de la descente, tandis que la municipalité envisage d’en faire autant pour les basketteuses. Des questionnements de fond sont clairement posés : ils mettent en lumière le rôle dévolu au sport et le mode d’utilisation de l’argent public par les collectivités territoriales.

Est-il du ressort de ces dernières qui sont dépositaires de l’argent du contribuable et redevables d’un intérêt général de financer l’activité professionnelle de clubs sportifs de haut niveau ? Qui plus est en temps de crise et d’accroissement de la misère sociale ? L’argent de tous peut-il financer la compétitivité sportive de clubs se considérant comme des entreprises privées ? Jusqu’où s’arrête la recherche de l’intérêt général, à partir d’où débute la satisfaction des intérêts particuliers ? En creux de ces multiples interrogations surgit la question essentielle : le sport professionnel constitue-t-il encore une activité émancipatrice ou relève-t-il déjà purement du champ économique ?

Pour tenter d’y répondre, revenons à ce que disait en la matière Léo Lagrange, sous-secrétaire d’Etat aux sports et à l'organisation des loisirs sous le Front populaire. Dans un discours datant du 10 juin 1936, il indiquait la nécessité de devoir choisir entre deux conceptions du sport. « La première se résume dans le sport spectacle et la pratique restreinte à un nombre relativement petit de privilégiés ; selon la seconde conception, tout en ne négligeant pas le côté spectacle et la création du champion, c’est du côté des grandes masses qu’il faut porter le plus grand effort. Nous voulons que l’ouvrier, le paysan et le chômeur trouvent dans le loisir la joie de vivre et le sens de leur dignité ».

Le sport de masse est pleinement émancipateur, tant d’un point de vue individuel que collectif. Sa pratique doit donc être favorisée par des politiques volontaristes s’appuyant sur des choix budgétaires audacieux. Le financement public du sport de masse relève bien de l’intérêt général. A Perpignan, ce n’est malheureusement pas l’option qui est retenue. On préfère tabler sur le sport business en contrepartie d’improbables retombées en terme d’image de marque dont nous doutons qu’elles puissent modifier un tant soit peu le quotidien de la majorité de la population. L’impact économique d’une telle politique de sponsoring n’a jamais été évalué et encore moins quantifié.

Ce sport professionnel est davantage utilisé comme une forme d’opium du peuple et d’exutoire momentané aux difficultés de la vie réelle. L’exposition du bouclier de Brennus place du Castillet peut-elle véritablement contribuer à résoudre durablement les problèmes sociaux, en dehors d’un moment fugace de fusion collective et de fête partagée ? Léo Lagrange pointait déjà le risque quand il affirmait qu’ « il ne peut s'agir dans un pays démocratique de caporaliser les distractions et les plaisirs des masses populaires et de transformer la joie habilement distribuée en moyen de ne pas penser ». Le sport n’a pas vocation à procéder à dé-conscientiser les citoyens, en leur rendant par procuration plus acceptable leurs problèmes quotidiens. Autrement dit, de revenir au temps où les empereurs gouvernaient en s’évertuant de donner aux Romains « du pain et des jeux » pour mieux les dissuader de s’occuper des affaires de la cité.

Une troisième citation de Léo Lagrange prolonge opportunément nos réflexions. « Je crois que le jour où l’on a admis que le jeu sur le stade pouvait être l’occasion de profits importants, on a fortement atteint la moralité du sport. Aussi, de toutes mes forces et quelles que soient les critiques, parfois sévères, dont mon action pourra être l’objet, je m’opposerai au développement du sport professionnel dans notre pays. Je détiens au Parlement la charge de servir les intérêts de toute la jeunesse française, et non de créer un nouveau spectacle de cirque ». Les dérives du sport business, spectacle ou cirque, sont ainsi pointées de manière quasi prospective. Le mérite est grand d’avoir su anticiper ce qui allait advenir plusieurs décennies plus tard. Pour autant, une opposition aussi résolue au développement du sport professionnel nous semble cependant un peu datée et correspondre à une époque qui n’a plus cours. Une influence quelque peu « coubertinienne » transparaît au travers de ces propos. En effet, pour le baron de Coubertin, le sport est avant tout une activité aristocratique et un signe de distinction sociale. La démocratisation de la pratique sportive n’est pas sa préoccupation première. Sans tomber dans l’anachronisme facile, l’interdiction d’une quelconque professionnalisation du sport nous paraît donc excessive aujourd’hui. Le sport peut aussi être un levier de promotion sociale, pas seulement un loisir désintéressé d’aristocrate.

La politique sportive d’une municipalité doit bien évidemment s’inscrire dans un projet de société visant à l’épanouissement et à l’émancipation du plus grand nombre. Ce n’est pas le chemin qui est suivi à Perpignan. Bien au contraire, on préfère privilégier les dépenses somptuaires de prestige qui ignorent les attentes des populations. Trop d’argent public est consacré au sport professionnel alors que tant de besoins sociaux et culturels de base ne sont pas satisfaits. Plus de cinq millions d’euros sont distribués aux trois grands clubs professionnels de Perpignan (il faut ajouter les treizistes), dont la moitié par la seule ville de Perpignan. Le sport d’élite évolue désormais dans un monde ultra-concurrentiel. On peut s’interroger dans ces conditions sur la viabilité du sport professionnel. Est-il voué à perdre indéfiniment de l’argent ? Ne peut-il pas vivre sans être en permanence renfloué par de l’argent public ? La masse salariale des clubs-entreprises peut paraître au regard des moyens excessive, si bien que certains économistes du sport considèrent que le sport professionnel vit au dessus de ses moyens (contrairement à la majorité des Français que l’on s’échine pourtant à faire culpabiliser au nom de l’austérité).

Une autre conception de la politique sportive doit être promue à Perpignan. En filigrane, c’est une contribution à un projet de société alternatif qui s’impose. Le sport doit favoriser l’émancipation et l’épanouissement de tous, aux antipodes des choix élitistes réalisés. Le sport ne peut pas servir à la satisfaction de toutes les formes de clientélisme dont on sait qu’elles prospèrent à tous les échelons dans les Pyrénées-Orientales, municipal, communautaire, départemental et régional. 

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