L’unité sur des programmes incompatibles?

Il est des formules en politique qui à force d’être ressassées de manière incantatoire peuvent finir par donner l’apparence d’une vérité. Il n’y a pourtant rien qui n’entraine plus de confusions regrettables, rien qui n’obscurcisse davantage le débat argumenté en raison. C’est le cas de cette phrase, rituellement lancée comme une injonction à l’unité et au rassemblement, indiquant que « nous avons plus de choses qui nous rassemblent que d’éléments qui nous divisent ».

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, est co-animateur des « Assises itinérantes de la Table renversée ». Il est aussi auteur de « La Révolution citoyenne au cœur » (Eric Jamet éditeur, octobre 2017).

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Il est des formules en politique qui à force d’être ressassées de manière incantatoire peuvent finir par donner l’apparence d’une vérité. Il n’y a pourtant rien qui n’entraine plus de confusions regrettables, rien qui n’obscurcisse davantage le débat argumenté en raison. C’est le cas de cette phrase, rituellement lancée comme une injonction à l’unité et au rassemblement, indiquant que « nous avons plus de choses qui nous rassemblent que d’éléments qui nous divisent ». Il n’est pas anodin de signaler qu’elle est souvent prononcée dans un contexte de préparation d’échéances électorales… A un moment où le quantitatif indifférencié et (faussement) naïf s’impose au qualitatif raisonné, faisant l’impasse sur les questions essentielles. Quelles sont les choses qui finalement pourraient nous diviser ? A partir de quel seuil rendraient-elles l’union impossible sur la base de l’incompatibilité avérée des programmes ?

Les tentatives de Benoît Hamon de coller de manière pavlovienne au programme « L’Avenir en commun » de La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon représentent un cas d’école éclairant. L’opération vise à justifier sur ces bases un rapprochement électoral dont il serait bien évidemment le principal bénéficiaire au regard de sa supposée capacité à rassembler plus largement. Sans doute au nom d’un « avenir désirable » maintenu qui n’a pourtant obtenu que 6% des suffrages. Puisque 95% seraient communs aux deux programmes, jetons un coup d’œil sur les 5% qui font divergence.  

Benoît Hamon propose une 6° République, mais pas de processus constituant ni d’assemblée constituante. Sans intervention populaire en amont, l’opération se résumerait en un exercice convenu, sans réelle rupture, d’essence technocratique et administrative. Il s’agirait alors d’alimenter les sources déjà abondantes du désintérêt de la chose politique qui constitue par son inertie la meilleure forteresse des oligarchies. Il ne s’agit clairement pas de la même 6° République que propose La France Insoumise.

La constance, voire l’entêtement, de Benoît Hamon à rappeler que son projet pour l’Europe s’inscrit résolument dans le cadre des institutions actuelles de l’Union Européenne (et donc des traités qui sont la colonne vertébrale de l’acquis communautaire) constitue une autre des divergences à placer dans le quota des 5% visiblement autorisés. A telle enseigne qu’il a mis en demeure Jean-Luc Mélenchon de modifier dare-dare sa vision de l’Europe et des traités européens, pour mieux s’y soumettre. La possibilité même d’un plan B de rupture, comme le préconise La France Insoumise, équivaudrait à un véritable casus belli. Se conformant au final au cadre des traités européens, dont la logique est celle de l’austérité des critères de Maastricht, de la concurrence libre et non faussée, de l’indépendance de la Banque centrale européenne, le projet de Benoît Hamon se révèle à l’usage incompatible avec la majorité des chapitres de « L’Avenir en commun ». Est-il sérieux et crédible de parler dans ces conditions de partage des richesses en faveur du travail, de sauvegarde et de promotion des services publics, de progrès humain et de planification écologique ?

Le soutien aux bombardements de la Syrie sans résolution de l’ONU repousse Benoît Hamon dans le camp de l’atlantisme et de l’unilatéralisme. Cette doctrine des relations internationales se situe à l’exact opposé de la théorie du nouvel indépendantisme fondée sur les concepts de sécurité collective et de multilatéralisme que prône « L’Avenir en commun ». La géopolitique commandant très souvent à la politique, que ce soit en droite ligne ou par des incidences collatérales, une telle orientation rend caduque la réalisation d’une politique humaniste et progressiste en opposition frontale avec l’ordre international actuel dont les piliers sont économiques, avec les traités de libre-échange, et géopolitiques, avec l’atlantisme.

Il en résulte une incompatibilité avec la quasi-totalité du programme de La France Insoumise. Dans cette configuration, qu’on nous dise alors quels sont les points qui rassembleraient !

La stratégie hamoniste relève davantage de la basse tactique visant à refaire le match (largement perdu) de la présidentielle. Dire qu’il s’agit de carambouille électoraliste est parfaitement juste, mais insuffisant pour aller plus en avant dans la nécessaire caractérisation politique réclamée par tout débat éclairé. On peut y déceler la persistance compulsive de la pratique de la synthèse émolliente qui avait fini par avoir raison de la crédibilité du Parti Socialiste. La synthèse socialiste n’était-elle pas en réalité une autre façon de pratiquer avant l’heure le « et en même temps » d’Emmanuel Macron ? Bien qu’ayant quitté le Parti Socialiste, bien que le Parti Socialiste ait quitté la rue Solferino, Benoît Hamon est nettement resté dans l’âme un solférinien. Drôle d’unité qui se ferait entre programmes incompatibles ! Pire qu’un malentendu, pire qu’une escroquerie, ce serait une faute politique. La politique mérite mieux que cela ; sa réappropriation par les citoyens passe aussi par le respect des « 3 C » : clarté, cohérence et constance.

 

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